Saison 3 Chapitre 26

CHAPITRE 26

Nous nous retrouvons tous les trois devant le petit écran et Kaver apparaît une fois l'élégant doigt de Mil en action. Le vaisseau se rapproche d'un petit point bleu, nous ne sommes plus très loin de la quatrième planète. Kaver a l'air sérieux, pas de déconnade prévue aujourd'hui : « Salutation.
- Salut.
- Ouais.
- Salutation, lui lance Mil.
- Ce qui... Ce massacre est une catastrophe. J'aurais dû savoir qu'ils vous suivraient, je n'ai rien senti. Peut-être... Ils ont été plus malins qu'à l'accoutumé. Je... – c'est la première fois que je vois le gsène hésitant et cela me fait presque froid dans le dos.
- On est désolé pour ça, le rassuré-je.
- Ne le soyez pas. Tous ces êtres pourront revenir. Ils ne sont pas loin, il faut simplement... – il fait des gestes étranges avec une de ses mains. Enfin, je vous expliquerai tout ça, nous devons partir le plus rapidement possible.
- Oui, en parlant de ça – je tire sur le joint que je viens d'allumer –, on est... Partagés.
- Partagés ? Ne faites pas cette erreur, Sal. Pas maintenant, ce serait...
- Écoutez, j'ai bien compris que Paco ne pourrait pas nous rejoindre.
- Moi j'ai rien compris !, le lézard un peu à l'écart écoute attentivement la discussion.
- Vous êtes une création Valmérienne !, le gsène a haussé le ton pour que Paco l'entende bien.
- N'importe quoi ! Je ne suis qu'une victime ! Je suis Terrien !
- Ce n'est pas parce qu'ils se sont servis de tissus Terriens que vous êtes Terrien. Vous n'avez rien de Terrien, croyez-le. Mis à part quelques groupes de cellules ici et là, éparpillés pour la bonne conscience de Valmériens devant justifier des frais ; votre centre de contrôle a été prélevé à un lézard sacrifié pour l'occasion, la majorité de votre corps est artificiel... Vous êtes un monstre.
- T'es bien radical pour un tête de bite télépathe.
- Bon, nous n'avons que peu de temps. Et comme vous le disiez, Sal, il n'est pas possible de faire venir votre ami à bord, encore moins quand la majorité des membres de l'Ordre attend de voir exploser au loin cette triste étoile.
- Oui, à ce propos... Il faudrait éviter ça. Je veux dire, toute cette histoire d'explosion, de destruction du système planétaire. J'accepte de vous suivre mais laissons cet endroit en paix – je tire militairement sur le joint.
- Vous ne comprenez pas, Sal... Si nous faisions ainsi... D'autres gsènes atterriraient dans cet infâme endroit. Nous faisons une faveur à cet univers, croyez-le.
- Je comprends très bien. Mais je laisserai pas Paco exploser ici. », je suis sûr que Mil et Kaver sont en pleine discussion privée. Le boss de l'Ordre ne laisse rien deviner mais Mil a ce regard dans le vide, elle n'est pas encore assez discrète : « Ne tentez pas de rentrer dans mon crâne, je vous préviens ! Ça va mal finir ! – je sors naïvement mon flingue.
- Sal, si... Ne vous inquiétez pas. Tout ce que j'ai pu faire en influençant votre centre de contrôle était dans votre bien, dans le but de favoriser notre rencontre. Ici, vous êtes... Comment dire ? Nous sommes au même niveau tous les deux. Dans le temps et l'espace, nos chemins se sont retrouvés et je n'ai plus le droit de vous...
- Arrête tes conneries... Je t'ai vu faire cramer cette déesse-arbre de merde, t'es un putain de...
- Nous avons une morale, nous les... – mon traducteur émet un grincement. Je n'ai aucun droit sur vous. Et ce n'est pas une règle que je peux enfreindre. Mil le sait très bien.
- Bon... Alors ? Pour l'explosion ?
- J'accepte. Nous épargnerons l'étoile ; et les Valmériens par la même occasion. Mais vous condamnez des milliers d'êtres fabuleux pour une bande de crapules.
- Je laisserai pas Paco exploser ici, peu importe ce que vous pensez de lui.
- Nous enverrons une navette vous chercher quand vous poserez votre vaisseau. Mil vous a bien fait parvenir les coordonnées ?
- Ouais.
- A très vite. », l'écran s'éteint et Mil n'adresse pas un regard à Paco. Elle se retourne et va s'enfermer dans une chambre. Le robot-lézard s'effondre dans un canapé et je le rejoins pendant que le vaisseau se dirige automatiquement vers la quatrième planète. Je passe mon joint au lézard : « Sacrée journée.
- Ouais, merci Sal.
- Tu vas voir, ça va être cool. Menthe va te balancer un gros paquet de fric et ça va le faire. T'as la weed, en plus.
- Ouais, ouais. Ça va le faire.
- Je vais te manquer, hein ?
- Ouais.
- C'est un peu prétentieux mais je peux te filer une mèche de mes cheveux...
-Ah... Euh, ouais, okay.
- Non, je veux dire pour... Avec le fric tu pourras sûrement me cloner.
- Ah ! Ouais, c'est vrai, pourquoi pas.
- Tu vois, y a toujours des solutions. ». Je me demande comment l'arrivée de Kaver s'est passée... Est-ce qu'il a eu le droit aux mêmes questions que moi ? Ils ont dû le faire chier, je sais pas comment les Valmériens gèrent les télépathes, surtout de ce niveau. Il a commencé de façon polie et décontractée, répondant à chaque question comme si la suivante allait être « comment ça va ? », grave erreur. Quand il a compris qu'il ne reverrait jamais sa planète avec l'aide de ces connards... J'imagine que beaucoup de lézards ont vu les mêmes ombres que moi, se réveillant en pleine nuit avec un gros truc visqueux au fond de la pièce les regardant. Je crois pas une seconde à son histoire d'utilisation morale de ses pouvoirs. Je ne peux pas arrêter de m'imaginer là, devant le moniteur, bavant à terre, les yeux retournés vers mon cerveau alors que Mil et Kaver sont déjà dans le vaisseau de secours. Paco, la tête explosée, allongé à côté de moi. Le joint ne m'aide pas à aller vers d'autres pistes, c'est vrai. Mais à quoi bon ? Avoir voyagé dans des espaces étranges, au-delà de la mort, pris dans des boucles temporelles, tout ça m'amène à un stoïcisme rassurant. Pas rassurant comme un paradis cotonneux mais plutôt comme une route sans fin où l'absence de mouvement n'est plus chose possible. Où le noir n'existe pas. Bordel... Merde, qu'est-ce que je dis ? C'est dans ce genre d'état vaporeux qu'on se prend une balle dans la tête. L'acceptation, la pire des faiblesses. Non, non et encore non. Je vais me casser d'ici, retrouver la normalité : prendre un appart', toucher le chômage, faire pousser de la weed, en vendre un peu. Voilà ce qu'il faut. Nous commençons à rentrer dans l'atmosphère de la quatrième planète. C'est une zone de jour, le soleil rouge est dans notre dos et nous nous dirigeons dans une région qui est en pleine exposition lumineuse. Seulement après avoir passé un bloc épais de plusieurs kilomètres, je comprends qu'on arrive en pleine tempête. Le bouclier du vaisseau tient le coup mais à l'extérieur c'est le chaos. Le rouge de l'étoile a été remplacé par un blanc déraisonnablement fade, cette lumière efface complètement le bleu du sol. Impossible de prédire ce paysage depuis l'espace. Les cordes de méthane accompagnent notre descente et nous finissons par trouver l'endroit où nous devons nous poser. On ne voit strictement rien ici. Cette lumière blanche semble se diffuser dans un brouillard infini, j'ai l'impression d'être dans un camion de boucher réfrigéré : un blanc cassé pour horizon et la certitude de trouver ce pourquoi nous sommes ici en tendant les mains au hasard. Paco est derrière, sur le canapé : « Drôle d'endroit, hein ?
- Je contacte Menthe ?
- Pas encore, mec. Laisse nous le temps de décoller.
- Comme tu veux.
- Ce serait con qu'ils nous interceptent juste avant...
- Vous les rejoignez directement ?
- Ben, ils vont nous envoyer une navette, je crois.
- Le temps pour un dernier joint, alors. », je ne dis pas à Paco que j'ai encore beaucoup de weed dans les poches et que je compte bien m'enfumer la gueule dans le vaisseau de Kaver. Il tapote la place vide du canapé à côté de lui et ne je ne tarde pas à le rejoindre. Il tire une latte et me tend le bidule : « Tu vas faire quoi quand tu seras rentré ?
- Je sais pas... A part trouver un appart'... J'irai rapidement aux putes, j'imagine.
- Ouais.
- Kaver pourra sûrement m'aider à rentrer sans trop de fracas.
- Comment ça ?
- Ben... Si je me ramène là-bas en vaisseau, ça va être le bordel. J'imagine que Kaver peut me renvoyer discrètement, peut-être même qu'il pourra me filer un peu de fric.
- Ouais.
- Et toi ? Tu vas continuer à bosser avec tout le fric que tu vas avoir ?
- Je sais pas. Je pense pas.
- Tu m'étonnes.
- T'imagines... Si on avait laissé Mil se démerder. Si on avait pas pris son affaire ? Tu penses qu'on en serait au même point ?
- Je sais pas, après tout on avait déjà croisé la route de l'Ordre.
- Ouais mais... Ouais.
- Te prends pas la tête avec ça. Achète-toi une île dans le sud de la première planète, tu te fais aménager un coin, tu mets des meufs là-'dans et tu seras le plus heureux des hommes.
- Des hommes, il se met à rire.
- Ouais, mec. », je frotte ma tignasse et en sort une boule morte et desséchée. Un regroupement de cheveux n'ayant pas encore trouvé la liberté : « Tiens. ». Il prend le truc et le met dans sa poche pectorale. Mil rentre dans la pièce : « Ils arrivent, quelqu'un va venir dans le vaisseau pour nous remettre des combinaisons qui résisteront aux...
- Ouais.
- Quand est-ce que j'appelle Menthe, moi ?
- Tu verras le vaisseau décoller. Il faudra attendre que nous soyons hors de portée du système Valmérien. Je t'enverrai un message, ou ce sera peut-être Kaver qui le fera, peu importe. C'est nous qui te donnerons le signal. Ensuite, il faudra être précis dans tes indications données au gouvernement car s'ils comprennent que tu as collaboré avec nous, ça risque d'être dangereux pour toi. En ce moment, ils pensent que nous naviguons entre la seconde et la troisième planète, je vais maintenir cette illusion le plus longtemps possible. Assez longtemps pour qu'ils ne découvrent d'eux même ta position – et donc celle de l'Ordre. S'ils ont déjà l'information ton appel ne servira à rien et tu n'auras pas de récompense. Menthe sera surprise, il faudra leur faire croire que tu ne sais pas du tout pourquoi ton vaisseau est renseigné à une autre position sur leurs moniteurs.
- Ça va, je suis pas complètement con.
- Nous laisserons la bombe que nous avions prévue dans la base de lancement. Elle sera désactivée, bien sûr... Il faudra dire que nous t'avons attaqué, que Sal t'a trahi et que tu t'es réveillé dans le vaisseau, attaché. Que tu as décidé d'attaquer la base de l'Ordre et que tu as réussi à nous faire fuir avant que l'on puisse finir tous les préparatifs.
- Ils vont croire cette histoire de merde ?
- Ils auront en face d'eux une bombe au binolium d'une puissance infinie non-armée et un lézard victorieux à côté – Paco tire une de ces gueules –, ils ne pourront que te croire.
- Donc je dois venir avec vous dans la base ?
- Oui. ». On fait entrer l'inconnu quand une ombre se dessine devant le sas. Le truc n'est pas très grand et est recouvert d'un tissu élastique métallisé. Son scaphandre a l'air beaucoup plus solide que nos petites bulles-protectrices et ce dernier n'en a d'ailleurs même pas la forme : on dirait qu'on a simplement creusé un gros cristal et qu'on l'a posé sur la combinaison. Il nous est impossible de voir le visage de l'invité mais quand il nous tend trois paquets, on comprend que lui n'a aucun mal à nous voir. Paco est le premier à attraper un des petits emballages, il a l'air soucieux : « J'vais jamais rentrer dans un...
- Mettez-le sur votre dos et attendez. », j'attrape le mien et l'analyse rapidement : ça a la gueule d'un parachute ultra plat. Je vois Paco enfiler le truc et en quelques secondes, le tissu métallisé se déploie sur tout son corps, ne laissant dépasser que la tête du lézard-robot. Le reptile a l'air terrifié et tout doucement un cristal commence à apparaître à la base du cou : « Ne touchez pas le cristal pendant sa formation !, gueule le gsène.
- Putain mais... », puis le visage de Paco disparaît et son silence me laisse envisager un spectacle sympathique. Mil et moi enfilons rapidement la combinaison puis le cristal commence à grimper sous mon menton, quand il arrive au niveau de mon nez, je saisis que l'expérience sera spéciale. Les faisceaux diffractés semblent s'enrouler autour de lignes mouvantes et je n'ai plus comme image qu'un tourbillon de lumière incompréhensible. Je commence à reconnaître le vaisseau mais tout est mouvant, ondulant, le couleurs n'ont plus de cohérence ; le gsène : « Vous n'aurez pas vraiment le temps de vous adapter complètement, le trajet que nous allons faire est très court, alors contentez-vous de me suivre et de faire ce que je vous dis. », la première porte du sas s'ouvre, on se retrouve tous les quatre avec nos saloperies sur la gueule, attendant la libération de la seconde porte. Je me sens mollement aspiré vers l'extérieur quand le gsène active le sas de sortie. Et pour la première fois depuis mon arrivée dans le système Valmérien, je sens une étrangeté gravitationnelle. Mon corps est plus léger, ça ne permettrait pas de faire de plus grands sauts mais je sens tout de même quelque chose de différent : « Vous sentez, on est plus léger.
- Cette planète n'a pas encore été colonisé, commence Mil, aucun bouclier gravitationnel n'a été installé.
- Oui, les combinaisons que vous portez peuvent réguler l'attraction de l'astre mais elles restent beaucoup moins efficaces qu'un bouclier gravitationnel, complète le gars de l'Ordre.
- Ouais, ouais...
- Sans bouclier gravitationnel, les gsènes auraient beaucoup moins de facilité à se déplacer. On peut au moins remercier les Valmériens pour ça... Même si... Leur volonté première était de gérer au mieux les vaisseaux entrants et sortants des différents astres, si vous voyez ce que je veux dire », le gsène se retourne et j'arrive presque à deviner un clin d’œil à travers la mélasse colorée et son casque de cristal. Il reprend ensuite la route... « Si vous voyez ce que je veux dire... » ? Pas vraiment. Peut-être ne savait-il simplement pas comment finir son explication. C'est un vieux truc de poivrot quand ils se rendent compte qu'il n'arriveront jamais à une chute convaincante. Les regards commencent à se baisser, il y a de moins en moins de bruits parasites, le sang bat dans les oreilles, la langue devient sèche... « Tu vois ce que je veux dire ? », ça doit être ça. Le chemin, si on peut appeler ça comme ça, est absolument infâme : un ensemble de roches abstraitement disposées empêchant toute démarche raisonnable. Le brouillard et le kaléidoscope me servant de scaphandre ne m'aident vraiment pas à améliorer le trajet mais après quelques minutes, je devine la petite navette un peu plus loin. Paco est toujours derrière moi, je ne sais pas s'il a déjà remarqué la proche fin du voyage : « Mec, j'en ai ras le cul.
- De quoi ?
- De tout leur bordel, j'en ai ras le cul de traîner avec des gars qui font ce genre de putain de saloperies. J'ai envie de me poser, de fumer des joints et de boire de la liqueur. Qu'ils arrêtent avec leur télépathie, leur bouclier gravitationnel, leur... J'sais pas, tu vois ?
- Ouais ben, prépare-toi, tu vas bientôt te retrouver dans le cœur de la bizarrerie. On y peut rien, les gsènes... Tu sais... Je commence à comprendre les lézards. Quand tu traînes avec des télépathes, t'en viens à vouloir revenir aux bases ; les cailloux, le feu, s'essuyer le cul avec des feuilles, tout ça.
- Putain, ouais. Brûlez-moi toutes ces conneries. Qu'on revienne à l'essentiel !
- Ouais !
- Taisez-vous, nous arrivons, s'indigne Mil. ».

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