Saison 3 Chapitre 17

CHAPITRE 17

J'ai envoyé Paco activer le brouilleur, nous allons sortir de la route officielle. Mil n'a pas quitté la chambre du lézard et je redoute le moment où elle le fera, pourrais-je encore la regarder dans les yeux ? Ce n'est pas le moment de me torturer avec cette histoire mais il est difficile de faire autrement : « C'est bon, Sal, il est activé », je braque à ma droite et on commence à aborder le vrai néant. Il n'y a plus rien ici et si notre radar venait à tomber en panne, il faudrait vraiment commencer à s'intéresser aux étoiles. Je grille un joint et entends Paco revenir dans la salle des commandes : « J'espère qu'on va trouver quelque chose là-bas.
- Ouais moi aussi.
- Tu veux faire quoi exactement, mec ?, me demande le lézard.
- On a de quoi capter des signaux louches. Je pensais juste survoler la planète jusqu'à ce qu'on trouve quelque chose.
- Ah...
- Y a rien sur cette planète, quelques postes Valmériens mais sinon c'est juste une grosse forêt. Si on capte quelque chose, y aura pas de quoi douter.
- Ouais...
- On peut pas faire grand chose d'autre. », on reste là à se faire tourner des joints puis Paco me dit qu'il va voir si Mil a besoin de quelque chose. Je nique encore quelques pétards tout seul, vérifie deux trois conneries sur l'état du vaisseau puis sens venir une drôle d'impression... La froideur de l'espace envahit mes pompes. Un vent nous pousse doucement vers le garde-manger des Valmériens... Rien que ça. Les étoiles autour de nous sont comme immobiles. Le temps n'est plus qu'une vague notion. Une ombre passe sur le tableau de bord et disparaît un peu plus loin. Est-ce que ma cervelle a vraiment été niquée par la décharge neuronale ? Est-ce réversible ? L'ombre saute à nouveau d'un endroit à un autre. J'entends quelques murmures, Paco et Mil doivent être en pleine conversation. Ces quelques minutes de solitude me desservent, j'ai le temps de comprendre que mon état est plus préoccupant que m'a laissé croire la primitive et ponctuelle évaluation de mon cerveau occupé. Je suis au plus mal, il faut que je joue un peu de musique pour me sortir de cette dégringolade. Paco met un temps fou à revenir, je vérifie que le bouclier est à pleine puissance et décide de me lever. J'attrape ma canne musicale et m'installe dans un canapé. Je cherche quelque chose à jouer, un petit truc simple, inspirant. Après quelques essais de questions-réponses avec une basse et le même son joué trois octaves plus haut, je décide de m'arrêter : décidément, il n'y a rien de bon à tirer de cette journée. Je vais aller me reposer dans ma chambre. Sur le trajet, je vois que le sas entre la salle des commandes et le couloir est resté ouvert, en passant la tête par celui de la chambre de Paco – lui aussi ouvert –, je m'arrête net. Je comprends par le son et les mouvements que les deux ont trouvé de quoi passer le temps. Paco est sur Mil et semble y aller doucement, je me retourne rapidement avant qu'un des deux ne puisse me voir. Je me retrouve sans trop réfléchir dans mon laboratoire botanique. Certaines plantes semblent être prêtes à la récolte, peut-être leur manque t-il un jour ou deux mais là, maintenant, il est urgent que je trouve quelque chose à faire. J'attrape une paire de ciseau et commence le travail. Il faut couper les grosses feuilles puis s'occuper des petites pouvant être retirées sans abîmer les fleurs. La première plante est soigneusement dévêtue, la seconde est plus rapidement expédiée. J'installe ensuite les branches sectionnées sur la corde qui pend au milieu de la pièce. « Soixante grammes » m'indiqué-je, assis sur une chaise et contemplant mon travail. Sur la petite table de la pièce, où trônent un arrosoir, diverses ampoules et trois bidons d'engrais, je surprends ma balle réparatrice. Celle pouvant, après quelques malaxations, combler les manques de mon organisme. Peut-être que tout ça n'est que chimique ? Y a t-il une explication scientifique à ce mal être ? Le fer, le calcium et l'or sont peut-être responsables. Je trouve ça rassurant : voir l'épine de façon claire et balayer d'un coup de main toute l'enquête, avoir devant ses yeux tous les éléments d'une suite confortable. J'attrape ma balle et me mets à sourire. Après plusieurs minutes, je sens en effet le confort s'installer, tous mes muscles sont détendus et une ambitieuse énergie parcourt tout mon réseau sanguin. Je grille un joint et croque dans une fraise fraîchement cueillie. Le sas de la serre s'ouvre : « Ah, t'es là, Sal ? », le lézard est à poil, il presse un truc au niveau de sa bite et cette dernière va se cacher dans ses entrailles. Pratique, en fait : « Ouais, je fais un peu de jardinage.
- D'accord...
- Pourquoi t'es là, toi ?
- Je venais juste prendre un peu de tes fraises pour faire goûter à Mil. », je lui fais un vague signe de la main et il attrape quelques fruits. Il ne prend même pas la peine de fermer la porte derrière lui. Je pose la balle sur la table et tire violemment sur le joint. Après quelques secondes de brouillard, j'entends les lubriques saccades reprendre. Et moi qui m'inquiétais pour cette sale pute. S'il y avait une terrasse dans cet endroit de merde, ce serait l'endroit vers lequel je me dirigerais : prendre un peu l'air, sentir le vent me nettoyer le crâne, contempler un paysage lumineux. Je termine sur le siège du pilote, je n'ai rien à faire, autant préserver la survie de mon bon vieux vaisseau. Après quelques joints avalés, une petite lumière me sort de la fascination morbide portée à ma carotide : deux navettes sont en approche. Merde, Paco aurait-il fait une connerie avec le brouilleur ? Est-ce une brigade officielle ? Ce serait parfaitement logique avec leur sens d'arrivée. J'attrape le micro du vaisseau et ma voix résonne dans le vide : « Paco ! Mil ! Y a des mecs qui se ramènent. », j'entends qu'ils s'affairent puis enfin je les vois se ramener dans la salle : « Y a deux vaisseaux qui se rapprochent, t'as bien activé le brouilleur ?
- Oui, oui.
- T'es sûr ?
- Mais oui !
- Bon... Ça peut pas être une coïncidence. Je veux dire, ils arrivent droit sur nous.
- Des pirates ?
- Je vois pas qui d'autre... Ils doivent avoir de quoi repérer les navettes clandestines.
- Mais on a un brouilleur...
- Fais leur confiance. Ils savent ce qu'ils font. Dans ce coin là, soit tu fais tout pour éviter les autres, soit... Soit t'es un putain de pirate. Les officiels ont pas de quoi nous repérer.
- On fait quoi, alors ?
- J'ai déjà foutu les moteurs à fond, on peut pas se cacher et ils vont plus vite que nous, on a plus qu'à attendre.
- On peut les contacter ?, demande la gsène.
- Pour leur dire quoi ?
- Que nous n'avons rien à bord par exemple.
- Je peux essayer mais ça m'étonnerait que ça les calme. », j'envoie un message par vidéophone, il reste évidemment sans réponse. Qu'est-ce qu'elle croyait cette conne ? Les pirates sont sur nous et commencent à niquer notre bouclier. Leur manœuvre est bien rodée... Un vaisseau derrière, un vaisseau devant et chacun avec une de ces pompes de merde. On voit bien notre bouclier se faire sucer et la jauge de puissance baisser : « On fait quoi, Sal ?
- On attend. », j'attrape ma canne musicale et trifouille une mélodie : l'inspiration est revenue ! « Sal... Je comprends pas ce que tu veux dire, on essaye pas de leur échapper ?
- C'est la dégringolade, mon vieux. Un pirate ou un autre... », je m'installe dans un canapé. Paco prend les commandes et Mil se cale derrière lui pour lui donner un de ses si précieux conseils. Regardez-les... Quand il s'agit pas de baiser dans mon dos, y a plus personne. Le vaisseau commence à secouer, je vois que la jauge du bouclier est vide, je ne comprends plus vraiment leur stratégie. Niquer le bouclier, d'accord... Mais pourquoi nous faire exploser ici ? La ferraille qu'ils récolteraient ne serait pas si intéressante que ça, des otages me semblent plus profitable. Enfin... C'est à eux de voir, je joue un petit riff aigu et passe à une rythmique plus facile à suivre : « Sal, on a plus de bouclier !», puis un bruit épouvantable, les lumières s'éteignent et j'entends un souffle lent et régulier. Mil crie, Paco s'est arqué, tel un prédateur averti. Les lumières de secours vertes s'enclenchent et une alarme que je ne connaissais pas se met à résonner. Je comprends que le souffle vient d'un tuyau ayant explosé et qui, maintenant, déverse un épais gaz dans la pièce. Paco fout Mil sur son dos à une vitesse incroyable et m'attrape d'un seul bras, le lézard nous transporte dans la soute. Il a fermé le sas manuel derrière nous. Nous sommes dans une pièce sombre et malgré l'étanchéité certainement annoncée par le vendeur, la plaque métallique laisse échapper de très fins filaments de fumée verte. La densité du gaz est telle qu'on croirait voir le vaisseau pleurer. Mon instrument est tombé durant l'explosion, je ne peux pas finir ma jam mais à y réfléchir et me voyant vomir au fond de la pièce, l'improvisation était de toutes les manières compromise. Après avoir évacué un semblant de fraises, je me rends compte que le gaz m'a touché profondément : « Paco, c'est quoi cette fumée ?
- Ça vient d'un tuyau, sa voix est plus grave qu'à la normale.
- Oui mais c'est quoi ?
- Je crois que ça vient du système de chauffage, sa voix n'a plus rien de naturel. », mes mains saignent et je vois une zone de la pièce s'assombrir, même dans cette ambiance tamisée, il n'y a aucun doute possible : c'est une de ces ombres annonciatrices de désastres et elle est à quelques centimètres de moi. Mil parle à Paco mais mes oreilles bourdonnent et n'arrivent pas à saisir ce qu'il se trame. Mes mains saignent toujours, j'essaye de comprendre d'où le sang peut bien venir mais en inspectant de plus près, rien de très compréhensible ne me saute au visage. Mon cœur s'emballe et je vomis à nouveau. Paco gueule : « Sal ! Reste-là, je crois qu'ils sont entrés dans le vaisseau, je m'en occupe... », Paco ouvre rapidement le sas et s'échappe de la petite pièce. Je vois Mil refermer le truc derrière lui puis se retourner vers moi. De grosses volutes vertes ont eu le temps de passer et se glissent maintenant à nos pieds : « Ça va, Sal ?
- Je sais pas, je crois pas. », ma voix est affreuse. Je me sens lourd et mes doigts glissent sur le sol métallique comme un tas de cellules grasses : « Paco va revenir et on pourra évacuer le gaz, il faut juste qu'on se débarrasse des pirates. Essaye de te relaxer. ». Où est Paco ? Je ne le vois plus dans la pièce. Il est peut-être avec Mil, à faire des saloperies. Je devrais peut-être aller les voir pour leur dire qu'ils me répugnent. Peut-être voudront-ils que je participe ? Je ne sais pas trop... Je ne me sens pas de taille. Mil est revenue : « Sal, ça va aller. Essaye de ne pas trop bouger. Sal ? Regarde moi.
- Où est Paco ?
- Il va revenir, il s'occupe des pirates. ». S'occuper des pirates ? Il faut que je retrouve Paco. Il n'est pas ici. Mes doigts sont noirs, comme morts depuis des années. Je vois un de mes ongles se fendre et tomber. Où est ce con de Paco ? Mil est devant moi, elle veut m'empêcher de bouger. Je la pousse sur le côté et agrippe la poignée du sas. La gsène veut me retenir mais ma semelle s'enfonce dans sa gueule. Un grand nuage vert me tombe dessus, j'ai l'impression qu'il pèse des tonnes. Derrière, Mil est recroquevillée, elle pleure. Une grande ombre commence à la recouvrir. Une ombre d'une terrifiante profondeur, elle câline vicieusement Mil tandis que je referme la porte sur mon passage. Il y a un épais brouillard ici et j'ai beaucoup de mal à avancer, mes yeux me piquent. J'entends plusieurs cris au loin. Mais où sont Mil et Paco ? Je met un joint dans ma bouche mais la flamme refuse de s'allumer. Je vais voir ce que font Paco et Mil, peut-être sont-ils encore en train de baiser ? Mais qui pilote le vaisseau ? Pas moi en tout cas. Il faut que j'aille voir. Je monte sur une échelle et me retrouve dans le couloir, l'air est un peu plus respirable ici. Toujours cette épaisse fumée mais de manière plus tolérable : « Paco ? Mil ? », j'entends plusieurs bruits sourds et quelques cris. Soudain, un trait de lumière perce la fumée et vient se planter juste à côté de ma tête, un laser ? Mais... : « Paco ?, je n'ai pour réponse qu'un fracas osseux et dégoulinant.
- Ouais, Sal. C'est bon, j'ai fini. Mais qu'est-ce que tu fais là ?
- T'es avec Mil ?
- Quoi, elle est pas avec toi ?
- Ben, non.
- Elle est dans la cale ?
- Pourquoi tu me demandes ? J'en sais rien.
- Attends. », je m'avance vers la salle des commandes. Après quelques secondes, de puissantes lumières s'allument et l'épais brouillard vert se fluidifie. Paco est là, sur le tableau de commande : « C'est bon, la ventilation a viré le gaz.
- Où est Mil ?
- Viens, tu vas te caler sur ton lit, vieux. Te griller un petit pétard, dormir un peu, d'accord ?
- Si tu veux. Dis à Mil qu'elle fait chier. On a pas à se demander tout le temps où elle a bien pu poser son cul. Je veux savoir où elle est !
- Ça marche, mec. Viens. », je finis sur un matelas et Paco me laisse avec un joint allumé au bec. Je crache un rond parfaitement dessiné qui va s'agrandir un peu plus loin. Je ferme les yeux mais sens que là, tout près, une ombre malfaisante m'épie.

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