Saison 3 Chapitre 14

CHAPITRE 14

Ça fait du bien de retrouver les commandes du vaisseau. Paco et Mil sont assis dans un canapé, j'ai allumé un joint. Paco m'interpelle : « Sal, avant de tenter quoi que ce soit, il faudrait faire réparer le bouclier et les moteurs droits. Ils sont vraiment pas en forme depuis la seconde planète.
- Ouais. Je connais un garage, c'est pas très loin.
- Le gouvernement aurait dû payer les frais, c'est à cause d'eux qu'on...
- Ouais, ouais. Je sais pas si t'as vu notre dernier relevé bancaire mais... Ça va. », je me cale derrière un transporteur et prend la première sortie de la route centrale planétaire. Le garage est à deux minutes d'ici, je fais signe aux deux qu'on ne va pas tarder à descendre. La nuit est bien tombée, le quartier que nous survolons brille d'un profond violet. Une piste lumineuse indique comment aborder la structure de l'entreprise de réparation. Ma manœuvre n'est pas terrible mais suffit à nous faire atterrir sans drame au milieu de la plate-forme. Le garage est à ciel ouvert et se trouve au sommet d'un haut immeuble. On descend et un lézard-mécano vient à notre rencontre, on lui explique la situation et il nous dit qu'il n'en aura pas pour très longtemps et qu'il y a un centre commercial à l'étage d'en dessous, pour patienter. Paco et Mil ont l'air plutôt emballé, ils ont faim. Ouais, même si je sais qu'il n'y aura rien pour moi là-bas, je vois bien qu'il ne sert à rien non plus de rester dans les pattes du Valmérien s'occupant de notre machine. Après avoir empruntés un ascenseur, nous nous retrouvons dans un immense hangar. Au plafond pendent des centaines de lumières bleues de mauvaise qualité, il y a de tout là-'dans, on dirait un énorme marché. Chaque Valmérien tient un étal, ils sont regroupés selon le type de produit : viande, végétaux, bidules inutiles,... Je dis à Paco et à Mil qu'on se retrouve au vaisseau quand ils auront terminé leurs achats. Le lézard-robot me regarde étrangement : « Tu ne viens pas avec nous ?
- Je vais me balader mais j'ai pas vraiment envie de traîner du côté de la bouffe, l'odeur me déprime.
- Comme tu veux. Ben, à tout à l'heure. », je vois le cul de Mil s'éloigner avec Paco à ses côtés, je me rends compte que je n'ai pas forcément joué la meilleure carte. Peu importe, ce que j'ai dit est vrai, je ne veux pas gerber au milieu de centaines de Valmériens affamés : imaginer la scène me fait froid dans le dos. Les marchands me regardent comme un intrus mais je suis habitué et m'allume un joint. Je ne connais pas l'utilité de la majorité des objets que je vois étalés sur les tables, quand j'attrape une grosse boule hérissée de picots, je demande : « C'est quoi ?
- C'est une pile de remplacement pour un myriadeur de...
- Et ça ?, en montrant une tige courbée finissant en tête de lézard.
- Une lampe portative...
- Ah, je peux l'essayer ? », le Valmérien fait la gueule mais me tend quand même la lampe. En appuyant sur un interrupteur, la tête s'allume et émet une petite lumière verte. Je remercie le gars et me casse. Il y a tant de saloperies... Après un petit tour, je décide de retourner au vaisseau, peut-être que Mil et Paco ont terminé leurs achats, on verra. En me rapprochant de l'ascenseur j'entends un son que je n'avais plus entendu depuis longtemps : une sorte de vibration passant d'une tonique à sa quinte. Un Valmérien malmène une longue canne truffée de potentiomètres et d'interrupteurs. Je m'approche et n'arrive pas à cacher mon excitation : « Hé ! C'est quoi ça ?
- Euh... – le lézard regarde son objet avec beaucoup moins de colère – Ça ? Un bijou !
- Ouais, ouais, c'est quoi ?
- Un objet de collection ! C'est un appareil qu'on fournissait aux gsènes dépourvus du sens de la vue. Avant qu'on ne découvre le...
- Pour les aveugles ?
- Oui, monsieur. Pour les aveugles, il permet d'évaluer la distance d'objets.
- Fais voir, il me tend la canne.
- Regardez, plus l'objet que vous pointez est loin, plus le son monte. Avec ce bouton vous activez la canne. », la canne noire qui doit faire un mètre de long se termine par une lentille et en effet plus l'objet est loin, plus le son devient aigu. Il y a un bouton qui déclenche le son et des potentiomètres qui doivent servir à régler le truc : « C'est quoi tous ces boutons ?
- Hé bien, c'est un vieil appareil, comme on ne pouvait pas savoir comment les gsènes entendaient... », je fais quelques va-et-vient avec ma main devant la lentille mais la plage de fréquence est réglée sur une distance trop longue, le changement de note n'est pas très clair. Je tripote quelques bidules et arrive à régler une octave sur une trentaine de centimètres. Le son est bien défini et ne semble pas sortir d'un endroit localisable précisément. J'arrive à trouver des timbres très singuliers mais ne comprends pas vraiment ce que je fais en tournant un potentiomètre plutôt qu'un autre. Le marchand, lui, comprend que je suis bouillant sur son truc : « Hé l'ami, je ne vous le fais pas très cher. », son prix est certainement dix fois supérieur à celui auquel il comptait le vendre mais peu importe, je suis riche et ce truc me fascine. Les Valmériens n'ont aucune conscience artistique, je n'ai jamais entendu qui que ce soit chantonner quelque chose depuis que je suis arrivé ici. Entendre deux sons se suivant dans une douce logique mathématique m'apaise. J'embarque la canne et cours vers l'ascenseur. Le mécano m'attend : « Bon, c'était pas vraiment joli mais je vous ai fait un truc propre.
- Ouais, c'est bon ? », le vaisseau est vide et je m'installe dans un canapé en attendant les deux rigolos. Cette canne est très belle, faite dans un métal noir mat, elle me permet d'envisager un avenir proche un peu moins sombre. J'essaye de retrouver mes gammes et improvise une ballade digne d'un matin d'été à la campagne. Quelle joie de pouvoir retrouver cet état d'insouciance. Paco et Mil apparaissent par le sas, les bras chargés de paquets : « Sal, t'es déjà là ? On a trouvé beaucoup de trucs à bouffer, je pense même que tu pourras essayer certains... – il regarde ma canne – C'est quoi ça ?
- C'est... C'est un instrument de musique. », Paco plisse les yeux, Mil n'en a simplement rien à branler et commence à bouffer une immondice qui embarque toute la pièce dans sa puanteur : « Un instrument de musique ?
- Oui.
- Comment ça « musique » ? », je lui fais suivre une sorte de do, de la dièse et de mi bémol, le tout dans une rythmique binaire. En levant la tête, je comprends qu'il n'y a aucune chance que quelque chose se passe entre ma canne et Paco. Je la pose et m'allume un joint. Paco et Mil mangent ensemble sur un canapé, je suis face à eux : « Paco, tu sais avant de me faire kidnapper, j'ai été piégé par une Valmérienne et elle m'a amené dans son appart'.
- Tu te l'es tapé ?
- Donc – j'ignore sa question –, on peut commencer par là pour notre enquête.
- Ça marche. », Mil acquiesce aussi. Je m'installe aux manettes du truc et suis content de voir toutes les loupiotes d'alerte éteintes. Mes espoirs sont minces, Jona a dû être prévenu de notre fuite, elle est certainement déjà loin... Mais bon, il faut tenter le coup, ce serait con de passer à côté. Paco me lance un paquet en me disant que ça devrait me plaire, j'ai des doutes. Je maintiens le vaisseau sur la route et déchire l'emballage, l'odeur n'est pas trop forte, on dirait de simples boules de farine compactée. Paco continue : « Essaye ! C'est super bon. », je croque dans une des boules. J'ai un bout dans la bouche, ça n'a pas vraiment de goût, puis le morceau semble éclater au niveau de mon palais. Je tousse un énorme nuage de fumée blanche et n'arrive à inspirer que cette même fumée blanche. Mes voies respiratoires sont prises. Je tombe au sol et cherche un peu d'air mais ne fais que répandre cette putain de poudre autour de moi. Paco se précipite et tapote mon dos, Mil me rejoint aussi, après quelques secondes et avant que les larmes commencent à couler, je vois que j'arrive de nouveau à respirer. Paco s'excuse et je reprends le contrôle du vaisseau resté étonnamment stable. Las, je finis par retrouver l'endroit et gare le vaisseau à proximité de l'appartement de Jona. Mil veut rester dans le vaisseau. Je montre le chemin à Paco et lui rappelle que je n'ai plus de flingue, qu'il a intérêt à assurer : « T'inquiète pas, Sal. ». L'immeuble est toujours aussi dégueulasse et après plusieurs essais nous trouvons enfin la chambre de Jona. Paco, rentré en premier, me tend un joint. Jona est allongée sur son lit, un trou cautérisé en plein milieu du bide : « C'est un tir de laser, commence Paco.
- Et pas n'importe lequel, c'est le mien.
- Ah ?
- Ouais. », on fouille tout l'appartement mais il n'y a absolument rien à trouver. Pauvre Jona, je ne pensais pas que les tas de merde étaient capables de ça... Leur politique envers les Valmériens est réellement stricte, ils ne mentaient pas. Voir son cadavre ne me réjouit pas mais on ne peut pas non plus dire que je sois prêt à chialer ; la seule chose que j'éprouve en la regardant est une boule au creux de mon ventre, celle que les proies les plus en danger se trimbalent quand le canon, au loin, est pointé sur leur gueule. Je tire une latte et passe le joint au lézard : « On bouge ? me demande t-il.
- Tu sais, il est toujours temps de se casser, de se cacher.
- Je croyais que tu voulais pas entendre parler de la troisième planète.
- C'est vrai mais j'avais besoin de le dire.
- Comment ça ?
- Pour me rassurer, me donner l'impression d'être un peu maître de mes choix.
- Je comprends pas.
- Ce que je veux dire, c'est qu'on s'enfonce dans la merde, faut en être conscient. », une ombre posée sous le lit glisse jusqu'à mes pieds, elle reste là, devant moi, sans qu'aucune logique optique ne puisse le justifier. Je dis à Paco qu'on doit retourner au vaisseau et en sortant de la pièce, je remarque que l'ombre n'a pas bougé, qu'elle n'essaie même pas de nous suivre, je ferme le sas derrière nous. En retrouvant la nuit violette, j'interpelle le lézard : « Je connais un mec, je crois que je t'en avais déjà parlé.
- Qui ?
- Un mec qui a fait des trucs un peu crade, il connaît pas mal de monde, il nous avait aidé pour une enquête de trafic de liqueurs.
- M'en rappelle pas.
- C'est pas grave, il bosse dans un resto sur la première planète, c'est pas à côté mais ça vaut le coup d'aller lui poser quelques questions sur l'Ordre.
- Ça marche – le lézard marque une pause et continue –, tu sais Sal, t'as pas l'air en forme.
- Pourquoi ?
- Ben... Je veux dire, tu m'avais dit, quand t'es allé voir le psy, que t'étais pas au mieux.
- Ouais.
- Ben, j'ai l'impression que ça s'arrange pas, au contraire.
- Cette planète... Ces planètes... Même si je me suis habitué, quelques fois je repense à la Terre...
- C'était mieux ?
- Et puis cette connerie d'Ordre, ces putains d'assassinats, ces putes fourbes, merde. Je vis en me disant que je trouverai mieux mais en regardant les choses en face, il n'y a que peu d'espoir, les Valmériens... Quelle sale race.
- Si je peux faire quelque chose, dis le moi.
- Aide moi à baiser Mil.
- Voilà ! Voilà un peu de bonne humeur ! Ben, je vais envoyer une demande d'examen, ça va coûter une petite somme mais... On saura si vous êtes compatibles. Ça vaut le coup, hein ? Vieux salaud ! », j’acquiesce. On arrive près du vaisseau et Paco annonce à Mil qu'on a rien trouvé et qu'on va aller poser quelques questions à un de mes « vieux amis ». Même si le topo est cool, rien n'est plus faux, Yss est un connard fourbe. Il s'est trouvé une place de cuistot dans un restaurant un peu classe au nord mais ce gars a fait les pires crasses. La seule chose que j'aime chez lui est sa haine profonde pour la loi Valmérienne, de ce côté, on peut compter sur lui. Je demande à Paco de prendre les commandes et lui indique l'adresse. Je me cale à côté de Mil, m'allume un joint et prend ma canne pour jouer un air. En y réfléchissant, je me demande si la gsène entend quelque chose, peut-être que son traducteur interprète mal la musique... Peu importe, cette version simplifiée du riff de House of Rising Sun me fait prendre un pied pas possible, je finis par entendre l'orgue, la batterie,... Une ombre passe sous mes pieds et je commence à chanter : « There is a house in New Orleans,
They call the Rising Sun
And it's been the ruin of many a poor boy
And God ! I know, I'm one. », Paco a tourné la tête, terrifié, Mil s'est déplacée et contemple, elle, la route : « Oh mother tell your children
Not to do what I have done.
Spend your lives in sin and misery
In the House of the Rising Sun –
je n'arrête pas le riff.
- Sal ! Qu'est-ce que tu fais ?
- Va falloir vous y habituer. », Mil me lance un regard réprobateur, Paco ne répond pas. Je termine le joint.

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