Saison 3 Chapitre 15

CHAPITRE 15

J'ai repris les commandes du vaisseau, Paco et Mil sont encore en train de bouffer leurs merdes. Je vois le lézard jeter de discrets coups d’œil à la canne musicale, je ne sais pas s'il osera l'essayer, j'espère qu'il sera délicat s'il le fait. J'ai de grands projets pour cet objet, peut-être une tournée, une reconversion totale. Même si le public risque d'être difficile à trouver, l'aventure peut être reposante. J'ai quelques classiques en tête, je n'aurais pas trop à me fouler, le poids de l'histoire artistique ne fait plus partie de l'équation ; dans le pire des cas, j'ai du fric de côté, je peux vivre simplement, me la couler douce. La seule chose à faire avant de pouvoir effleurer ce rêve serait de ne plus être dans le collimateur de l'Ordre et peut-être arranger cette histoire d'ombre à la con. C'est un gros morceau mais j'ai l'impression d'être face à une potentielle façon de sortir de ma profonde dépression, quelques étapes difficiles et la rédemption juste derrière. Le soleil commence à se lever et nous arrivons chez notre ami Yss, le « point de restauration seize », il y a un parking juste après, plutôt vide. On se cale et je dis à Paco de se ramener : « J'ai besoin de toi, sans flingue, ça risque d'être emmerdant de faire plier un Valmérien.
- On va le tabasser ?
- Non, non. Enfin, j'espère pas. Mais bon, t'as la gueule du mec convaincant.
- Ouais...
- Prends-le bien, hein. », on sort de l'appareil, Mil nous salue en fermant le sas derrière nous. L'endroit possède un approvisionnement en oxygène, une enseigne assez propre, on reconnaît un certain goût pour la mise en scène, relativement au reste, bien entendu. J'allume un joint en allant inspecter l'entrée principale, le truc est fermé mais on devine de l'agitation à l'intérieur, ils doivent préparer la prochaine fournée : « Paco, on fait le tour, le sas est fermé.
- Tu sais, Sal, ton instrument de musique – je me retourne, un peu étonné –, je comprends pas trop.
- Tu comprends pas trop quoi ?
- Ça sert à quoi ? Tu te mets à parler bizarrement avec ta canne, tu ne nous regardes même plus, je comprends pas.
- Ah... C'est un truc que j'aime bien faire.
- Comme je te disais, j'ai l'impression que ça va de plus en plus mal pour toi. Tu sais, j'ai envoyé la demande d'examen pour toi et Mil, ça va être traité. Sois patient, essaie de tenir jusque là.
- Non... Mais ça n'a pas grand chose à voir avec ma dépression. Enfin... Peut-être mais en tout cas, ce n'est pas négatif.
- C'est toi qui le dis, moi, je te dis de faire attention.
- Mais non.
- Si, tu me fais penser à ces gars envoyés sur la seconde planète et qui finissent par avaler un seau de binolium.
- Ça n'a rien à voir. Je suis pas fou, je fais juste de la putain de musique.
- Appelle ça comme tu veux, je veux juste t'aider. », je finis par le laisser dans son délire ; derrière le resto, il y a un sas ouvert et plusieurs Valmériens en train de rentrer des produits divers tout juste livrés. Je vois l'un d'eux porter une sorte d'animal dépourvu de peau emballé dans un plastique transparent, il a encore ses yeux, injectés de sang, et ses griffes ; preuve de l'utilisation de produits frais. Paco et moi nous faufilons par le sas et atterrissons dans la cuisine. Personne ne nous dit rien jusqu'à ce que mon regard croise celui d'Yss : « Mocco, qu'est-ce que tu fais là ? – le Valmérien arrête de remuer le mélange dont il doit certainement être responsable.
- Service d’État, tout le monde dehors. », les lézards m'accordent un instant et après avoir jaugés mon ami robot, ils sortent tous gentiment de l'endroit. Yss s'approche : « J'ai rien fait ! Arrête de me harceler !
- Calme-toi. Je veux juste que tu me parles un peu.
- J'ai rien à te dire. Je croyais qu'on était quitte depuis la dernière fois.
- Ouais, ouais... J'ai encore besoin de toi.
- Arrête, lâche moi.
- Écoute, on te filera un peu de fric.
- J'en ai plus rien à branler de ton fric, je tiens ce putain de restaurant, c'est à moi tout ça ! », je regarde autour de moi, la cuisine est assez grande, assez pour une centaine de couverts. Yss a raison, il n'a plus l'air d'avoir besoin de moi, je tire sur mon joint. Le sol est propre, une belle lampe pend au plafond et même si elle n'est pas allumée, on devine qu'elle délivre une lumière de bonne qualité. Je n'ai vraiment pas envie d'abîmer ce pauvre Yss, la dernière fois il a été très réglo et m'a sorti d'une sacrée merde. Comment m'en faire un ami ? Je tend le joint à Paco : « Tu ne veux pas m'aider alors, hein ?
- Écoute Mocco, on a plus rien à se dire. Sors de ma putain de cuisine.
- Ça a dû coûter bonbon tout ce matos – je désigne vaguement un appareil qui doit servir à cuire la viande.
- Arrête tes conneries.
- La dernière fois que je t'ai vu... Tu lavais le cul d'une casserole à moitié trouée. Tu t'es découvert un don pour la cuisine ?
- J'ai eu de la chance, ouais.
- Ouais, j'ai l'impression que t'as eu beaucoup de chance. », je m'approche de la marmite dont Yss s'occupait et passe mon nez au-dessus : « Ça pue toujours autant.
- T'as jamais aimé la cuisine Valmérienne, me fais chier.
- Paco ? Viens sentir ça – le lézard s'approche et, bien obligé, sort une petite grimace. », je soulève difficilement le truc et le balance à mes pieds. Le mélange s'étale au sol. Cette sécrétion animale cuite pendant des heures me donne envie de gerber : « Putain ! T'es vraiment un connard – Yss fait quelques pas mais Paco lui barre la route, menaçant.
- Tout ça me semble louche, Yss. Je veux juste quelques réponses et on se casse. », la gerbe n'est pas loin de sortir mais j'arrive à me contrôler. Un peu plus loin, posée comme un objet sacré, trône une immense marmite : « C'est quoi ça ?
- Arrête ! Gsène de merde, je te promets que je vais te faire bouffer ton petit museau de pute.
- C'est quoi ?
- C'est rien, laisse tomber.
- C'est rien ? Je peux chier dedans alors ? Hein ? C'est rien ?
- Arrête ! Si tu fais ça, j'appelle direct une brigade.
- Tu me dénonces ? Mais... Je bosse pour le putain de gouvernement. T'as pas entendu ? – je répète doucement – Service d’État.
- Arrête tes conneries, je sais bien que t'es pas du Service d'État.
- C'est assez récent.
- Touche pas à ma putain de sauce. », je m'approche de la sauce, Paco tient Yss d'une main : « J'aimerais bien qu'on s'en sorte sans drame, Yss. Je veux juste te parler. Je sais que t'es encore dans de sales histoires, assez pour pouvoir m'aider. Toute ta merde, là : ton restaurant, ta sauce, ton putain de tablier, c'est des conneries. Dis moi ce que je veux savoir et je te laisse continuer tout ça, sinon tu vas finir sous la semelle de ma chaussure.
- Regarde toi sale gsène, dis à ton copain de sortir et on règle ça tous les deux, on verra qui finit sous quoi.
- Ta sauce ou une petite discussion ?
- Bon, vas-y, qu'est-ce que tu veux savoir ?
- T'as déjà entendu parler de l'Ordre ?
- L'Ordre ? Non, jamais. », le reptile n'a pas l'air au mieux, il est clair qu'il joue la pathétique carte de l'acteur. J'enlève doucement mon pantalon et escalade la structure du réceptacle : « Tu as déjà senti une merde humaine ?
- Arrête Mocco, je te dis que je sais absolument rien. C'est la vérité. », en contractant mon bas ventre je sens que je vais donner un peu de répit à mon bide. Je traîne un sale truc depuis des jours et, mon regard plongé dans celui d'Yss, je compte bien m'en débarrasser : « Mocco ! », la boule part en une seule fois puis suivent quelques récalcitrants à la vie en communauté – comme je les comprends. Il n'y a pas vraiment d'éclaboussure car la consistance de la sauce est plus proche de celle d'un sable mouvant que d'une légère vinaigrette. En regardant entre mes jambes, je vois ma merde brune avalée par le semi-liquide jaune : « Voilà. Je te l'avais dit...
- Mocco, t'es fichu, t'es allé trop loin, je vais passer un coup de visiophone à la brigade la plus proche.
- Je te le répète, je bosse pour eux. Je viens pas te voir pour me marrer, je viens parce qu'il s'agit de la sécurité du système Valmérien.
- Ouais... Faites voir vos badges ?
- Bon Paco, on va faire brûler l'endroit.
- Ça marche, patron.
- Arrêtez ! Vous êtes pas sérieux ? », je fous un torchon sur une machine à chauffer et le truc ne tarde pas à s'enflammer. Je balance la torche à l'autre bout de la pièce et elle finit au sol, s'éteignant peu à peu. Le résultat n'est pas terrible mais je distingue tout de même une légère trace noire sur le carrelage : « On est salement sérieux, Yss ! Parle nous, enculé !
- C'est vous deux les enculés ! Montrez-moi vos badges.
- Tu les verras quand on aura brûler toute ta merde. », je balance un autre torchon flambant et obtient à peu près le même résultat qu'auparavant : « Vas-y... Je sais rien sur l'Ordre... Des gars en parlent mais je sais rien, bordel. Ils ont buté quelques mecs, volé quelques trucs,... Je sais pas... Mais je connais un mec qui a bossé avec eux.
- C'est qui ce mec.
- C'est un Valmérien sur la seconde planète, il est au troisième dôme. Il leur a déjà vendu du binolium.
- Comment tu le connais ?
- On s'en fout, non ?
- Bordel, fais pas chier.
- Je lui en ai aussi acheté, il s'appelle Harch. », je lui lance un petit regard réprobateur pour la forme. Je note l'adresse du mec : « J'espère que tu nous racontes pas de la merde, sinon tu vas réellement retrouver ton resto brûlé et peut-être même qu'on t'aura oublié dedans.
- Je vous dis pas de conneries. Par contre, tu fermes ta gueule si Harch demande d'où t'as eu son nom, hein ? », je fais signe à Paco que c'est bon et on se casse de la cuisine. Dehors une petite troupe de Valmériens attend : « C'est bon, vous pouvez continuer. Et ne parlez pas de cette visite autour de vous. Le Service d'État n'aime pas du tout les lézards trop bavards. », on lit la peur dans leurs yeux, c'est bon signe. En regagnant le vaisseau, Paco me tend un joint qu'il vient d'allumer : « Bien joué, Sal.
- J'ai bien aimé le « Patron ». ». Mil nous demande comment ça s'est passé et on la met au courant. Il faut qu'on retrouve la route spatiale, on ne doit pas perdre une minute. Harch est peut-être déjà mort. En tout cas, ça ne m'étonnerait vraiment pas. J'attrape le micro du vaisseau et annonce : « Cap vers la seconde planète ! ». Je fous les gaz et on se tire de la zone. On plonge vers le soleil rouge et plus précisément vers la petite tache qu'on peut observer dans le quart haut-gauche, la seconde planète semble être dans un mauvais jour. J'ai bien peur qu'on tombe en pleine période de nuit, nous serons fixés en arrivant sur place mais je n'ai que peu de doutes. Il y aura là-bas la peur, le ruminement de lézards fatigués par le travail et certainement la violence. Mon arme commence à sérieusement me manquer... Paco ne sera pas toujours là. Peut-être que je ferai mieux d'acheter un petit flingue en attendant que la construction de l'autre soit achevée, c'est même une nécessité. C'est décidé, dès que je le peux, je m'arrête chez un marchand pour en trouver une. Je tire une grosse latte. On arrive enfin sur la route planétaire. Mil est assise derrière moi, Paco est allé dormir un peu : « Alors, Mil, ça va ?
- Oui, oui.
- On a pas trop eu le temps de se parler, en fait.
- Non, c'est vrai...
- J'espère qu'on va rapidement sortir de ce merdier. Qu'est-ce que tu comptes faire après ?
- Je ne sais pas trop... Trouver un peu de paix.
- Tu as de l'argent ?
- Oui, Phil m'a laissé une belle réserve.
- C'est déjà ça.
- Je vendrai l'appartement et je m'achèterai une petite maison dans le nord, là où il y a un peu plus de place.
- Ah... Il t'a vraiment laissé une belle somme...
- Oui. On ne dépensait pas beaucoup et il prenait beaucoup de risques...
- Je suis sûr qu'on va réussir à sortir de toute cette merde. », j'espère que cette fille ne peut pas lire les pensées, elle découvrirait la tristesse de mon existence, la pauvreté de mon espoir et ma fascination pour son corps bleu. Si elle avait ce pouvoir, c'est certain, la simplicité de Paco l'emporterait. Ponctuellement, la naïveté a un charme qu'un être comme moi ne peut que mépriser. Mil a l'air d'être une personne ancrée dans le présent.

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