Saison 3 Chapitre 23

CHAPITRE 23

Kaver s'approche de la paroi rocheuse et touche, en tendant la brindille qui lui sert de bras, une zone légèrement enfoncée. Je ne suis pas surpris de voir une ouverture apparaître quelques mètres plus loin. Je dirais même que je suis un peu déçu, après avoir voyagé dans le temps et l'espace en compagnie d'un Dieu, un mécanisme à base de cailloux me semble bien loin des folies que pourraient réserver cette planète. Le trou est quand même assez grand et je décide de ne faire aucune remarque, Parh nous fait suivre la démarche aérienne de Kaver qui lui même est dans les pas de Mil. La gsène a pris les choses en mains et j'ai l'impression d'être une pièce secondaire. D'être celui dont on s'occupera après avoir pris l'apéro. Et je ne me trompe que peu : nous arrivons dans une grotte avec un plafond impressionnant, au-dessus de nous une gigantesque sphère de verre répand une lumière douce et agréable, je sens même sur ma peau la tiédeur d'une matinée d'été, c'est la première fois depuis longtemps que j'éprouve ce rapport avec la lumière. La première fois, aussi, que j'y vois aussi bien, sans pour autant être agressé. Au contraire, l'endroit me fait penser à un jazz-bar des années cinquante, le jazz en moins. La sphère est composée d'une première couche transparente et complètement lisse puis on peut deviner tout une chiée de bidules aux reflets métalliques à l'intérieur, partiellement dissimulée par l'éclat de la lampe. Mil s'est arrêtée et Kaver se présente devant nous comme un guide devant son gagne-pain : « Voyez cette salle, elle répond au caractère unique et singulier de chaque forme de beauté. J'aime les appeler les « îlots de confort », tels des refuges qui comprennent vos besoins, vos désirs, votre place dans l'univers. Bien que nous n'aimions pas tous les... », sa bouche émet un bruit étrange que je ne parviens pas à saisir, puis l'image d'un rayonnement vert me vient en tête comme une évidence. Kaver me désigne par une complexe opération impliquant ses doigts puis reprend : « Je vous propose de trouver un compromis un peu plus loin, je suis sûr que tout le monde s'y sentira à son aise. ». Dans la salle s'étale, en effet, plusieurs « îlots » très différents les uns des autres, tous possédant une paroi énergétique protectrice. Les plus impressionnant sont des bulles-atmosphères remplies de liquide et alignées dans le fond. L'une d'elles est, je pense, formée d'eau, les autres sont moins évidentes à comprendre. Nous passons une couche d'énergie rouge et nous retrouvons dans un merveilleux salon exotique, trois canapés autour d'une petite table avec quelques bouteilles et des verres posés sur un plateau. Les canapés sont plus sophistiqués que ceux cloués dans mon vaisseaux et même si j'ai du mal à l'avouer, ils sont aussi plus confortables. L'un d'eux est clairement destiné au grand gsène, Mil et moi aurions déjà du mal à grimper dessus. Sur les côtés, quelques majestueuses plantes semblant sortir du sol rocheux. Parh, m'ayant posé sur ma nouvelle assise, émet un grognement vers Kaver qui répond immédiatement – sa voix résonne étrangement dans ma tête : « Oui, oui, Parh, tu peux y aller, je vais parler à nos nouveaux amis et je... », sa voix s'éteint dans une dernière syllabe imaginaire étouffée, pourtant je suis sûr que sa phrase ne s'arrêtait pas là pour son comparse. Même avec mes pieds rongés, je ne peux que me sentir bien ici : la lumière, le canapé, la promesse d'un cocktail,... Seulement, est-ce la réalité ? J'ai l'impression de me trouver dans le fantasme de cette brindille évoluée, suis-je vraiment assis dans ce canapé ? Je pourrais très bien être en train de baver sur le sol, ou encore dans le rêve de cette Déesse bon marché. Cette manie qu'ont les gens du coin à s'infiltrer dans mon crâne commence à me salir de l'intérieur et sans surprise Kaver a dans l’œil la réponse à mes craintes : « Tout ça doit vous être désagréable Sal, n'est-ce pas ?
- Je n'ai pas l'impression que vous connaissiez la notion de « jardin secret »... Ayez au moins la courtoisie de ne pas vous servir de vos intrusions aussi directement, hein ?
- Oh, Sal Mocco ! Je suis ravi de vous avoir en face de moi.
- Mouais.
- Soyez-en certain !
- C'est quoi dans ces bouteilles ?
- Voilà une bonne question. Je vous conseille celle-ci, vous devriez l'apprécier.
- De la liqueur ?
- Oh, non... Il n'y a que peu de choses empruntées aux Valmériens, ici. », je me sers un verre et en avale une gorgée, le truc est frais et me rappelle le goût du gin mélangé à un jus de pommes pétillant. Il avait raison, j'apprécie. Kaver regarde Mil et je comprends que les deux s'échangent des choses sans que je n'y sois convié. Peu importe, j'attaque déjà mon deuxième verre et observe la salle dans une plénitude presque malsaine. J'oublie un instant la probable fausseté de cet endroit, si tout ça est un piège, je tombe en plein dedans : « Bon, on fait quoi, Kaver ?
- Nous allons arranger votre problème de pieds et je vous ferai visiter notre refuge.
- Très bien.
- Puis nous ré-activeront votre traducteur. Il serait dommage que vous ne puissiez communiquer avec les autres membres de l'Ordre.
- Ouais...
- Très bien, je vais appeler Hhin et il s'occupera de tout ça. Nous reviendrons vous chercher par la suite.
- Vous ?
- Je vais montrer à mademoiselle Mil une pièce qui risque de l'intéresser.
- Et moi, ça me ferait chier, c'est ça ?
- Cette salle est faite pour ceux ayant un contrôle, elle ne vous servirait à rien.
- Sympa... Bon, ben, ouais. J'attends alors.
- A plus tard, Sal, conclut Kaver.
- A tout à l'heure, Sal !, me lance Mil en souriant. ». Je reste là dans mon canapé et finissant mon cinquième verre pendant que les deux s'éloignent et disparaissent dans un des couloirs menant au reste du campement. Je me fumerais bien un joint, peut-être y a t-il quelque chose de semblable ici, ça ne m'étonnerait pas en tout cas. Ces quelques godets enfilés et la baisse significative de weed dans mon sang me poussent à poser des mots sur la situation actuelle. Paco doit être encore près du vaisseau, attendant notre retour. Peut-être pense t-il que je suis en train de me taper Mil... Il ne saurait être plus dans l'erreur. L'Ordre nous est tombé dessus et il y a peu de chance qu'on puisse leur échapper... Et surtout, pour aller où ? Si on ne finit pas dans l'estomac d'une monstruosité locale, ce sera au tour des dinosaures des sociétés libres de venir compromettre notre avenir. La seule chose à faire pour le moment est d'écouter Kaver, de voir à quoi ressemble le reste de son installation, boire quelques cocktails et trouver un substitut végétal viable à mettre dans ma pipe. Un bruit dégueulasse me surprend en pleine grimace de satisfaction, ce son ressemble à celui d'un évier bouché. Saccadé, rond, visqueux, il y en aurait à dire. Mais tous ces suppositions s'effacent quand, basculant la tête en arrière, mes yeux se posent sur... Ça. Ce bidule est suspendu au-dessus de moi et continue d'émettre la musique des enfers. J'observe sa lente descente et tous mes muscles sont tendus. Le truc ressemble à un insecte géant, il a un nombre incalculable de pattes, des yeux d'un jaune empoisonné, une large fente au milieu de ce qui lui sert de visage et des antennes recourbées vers l'arrière. Quand le truc se retrouve à mon niveau, sa tête en face de la mienne, toujours suspendu à l'envers, je commence à me sentir mal et ordonne à mes pieds fondus d'aller voir ailleurs. La bestiole appuie une patte sur moi et approche de mon bide une aiguille d'une finesse incroyable. Cette dernière sort de son cul et la pointe finit par s'enfoncer en-dessous de mon nombril. Une vapeur brune se dessine et tous mes rêves se réalisent, je crois avoir cradé mon froc d'un honteux mais inégalé bonheur. Quand tout revient, le monstre est maintenant sur le sol, toujours intéressé par ma présence : « Désolé... Je me suis annoncé mais j'avais oublié pour votre traducteur. Tout est remis en place.
- Putain... Je...
- J'ai installé des prothèses en essayant de respecter les couleurs et les formes mais c'est un travail délicat.
- Putain, tu m'as piqué.
- Oui, désolé ! Mais j'ai bien compris que vous n'aviez pas l'intention de me laisser vous examiner. Je suis Hhin.
- Ouais... », j'ai retrouvé mes pieds mais le gars a oublié de me remettre des ongles : « Ouais, t'as oublié les ongles.
- Oh ! Je peux m'en occuper, oui.
- Ouais, vas-y – Hhin plonge une pince dans son gastre et en ressort une petite boîte. Je préfère ne pas regarder son travail et m'écroule en arrière.
- Vous êtes donc Sal Mocco !
- C'est moi.
- Nous nous sommes croisés sur la seconde planète quand nous tentions de récupérer le chargement.
- Ah, marrant.
- Très astucieux d'avoir désactivé votre brouilleur.
- Merci, merci.
- Vous êtes prêts à rejoindre l'Ordre.
- Oh... Ça... Je... Je ne sais pas encore.
- Non, je veux dire vous avez récupéré vos pattes. Vous pouvez y aller.
- Ah, oui. Merci, Hhin.
- Avec plaisir, Sal ! Je vais rejoindre mon bain d'acide prussique, vous pouvez prendre cette issue, elle vous mènera au reste du domaine public.
- Ouais, merci pour les pieds et le traducteur. », je vois Hhin plonger dans une des bulles-atmosphères et me dirige dans la direction indiquée. J'ai tout de même embarqué un dernier petit verre que je vide peu à peu sur le chemin. La lumière de la salle principale est remplacée par des lampions parsemant le couloir. Après quelques pas, j'arrive dans une impasse, la grotte se termine là, aucun sas, aucune porte. Je termine mon verre et le laisse à terre. En voulant regagner la salle principale, je remarque une petite zone enfoncée semblable à celle de l'entrée secrète. En fait, il y en a tout le long du couloir. J'en choisis une et pose ma main dessus. Un morceau de roche disparaît sur ma droite et je découvre une nouvelle salle. Il y a un coussin rempli de liquide au milieu, Mil y est allongée, nue et hurle de plaisir sans raison apparente. Tout ça me fait penser à une scénographie 70's où une femme, centre de l'attention, se masturbe frénétiquement pendant qu'un groupe de barbus discutent de la meilleure façon de la filmer. Je lui souris et remarque que sa chatte bleue n'est pas répugnante. Au moment où je compte m'annoncer, un bruit attire mon regard. Kaver est dans un coin, sur ma gauche et sa forme fantomatique est recouverte de picots. De la tête aux pieds, tout est recouvert de picots, ses mains sont sur son crâne et il oscille de droite à gauche tel un métronome lubrique. En observant la chatte humidement bleue de Mil, je comprends que les deux sont en pleine relation. Kaver ne s'arrête pas mais m'adresse un signe suivi de : « Sal, nous sommes occupés. Attendez dehors quelques temps, nous viendrons vous chercher par la suite.
- Ah, ouais, pardon... Vous...
- Ah oui, et Sal, j'ai récupéré quelque chose à vous sur le cadavre du vieux roi lézard. Je savais que vous y teniez, c'est sur le support, là. », à côté de Mil, sur une petite table, trône mon pochon de weed. Sans plus de cérémonie, j'attrape le truc, jette un dernier coup d’œil aux nibards de Mil et me casse. Je rejoins la salle principale, Hhin est toujours dans son bain et me salue. Mon canapé est libre, je m'effondre dedans et fout un bon paquet de weed dans la pipe. Merde ! Je n'ai plus de briquet... Je déambule dans la salle et observe attentivement les environs, espérant trouver de quoi démarrer la combustion. Il y a des « îlots de confort » vraiment particuliers, certains semblent vides, d'autres sont du noir le plus profond, j'en vois un qui repose sur une logique imperméable à mon esprit et son voisin abritant une pelouse verte et un tronc mort. Quand je vois un bouclier rempli de feu, je reprends espoir. Je plonge le bout de ma pipe à travers mais le tout ressort aussi froid que les ténèbres. Pourtant... On dirait le cœur d'un volcan là-dedans, quel est le problème ? J'essaye à nouveau mais rien n'y fait... Puis une forme se dessine et sort des flammes : « C'est un feu froid, ça ne sert à rien d'essayer. », je recule de quelques pas et la forme sort de l'îlot. C'est un bidule court sur pattes, un peu rond, sa peau est calcinée comme celle d'un charbon neuf : « T'as pourtant l'air rôti.
- C'est ma couleur. Vous avez l'air mal cuit, vous.
- Ouais. Pas là-'dans que ça pourrait changer apparemment.
- En effet. Vous vous contenteriez de mourir, étouffé. Idiot.
- Idiot ?
- Il est interdit de mettre des tuyaux entre deux atmosphères différentes. Si votre saloperie avait été faite en un alliage métalo-zin...
- Bon, ça va. J'ai pas besoin de leçon. J'essaye juste d'allumer ma pipe.
- Essayez avec ça. », il me désigne le bloc alimentant certainement la sphère-atmosphère et c'est vrai qu'une des sections fume grassement. Je pose le foyer de ma pipe dessus et tire de toute mes forces, après quelques secondes, le bout de weed prend feu : « Merci, vieux.
- Vous êtes le nouveau ?
- Je suis Sal Mocco, ouais.
- Ouais, je vois. Ne viens plus me faire chier. Et si je te revois en train de faire le con avec ma bulle, je te fous dedans.
- Oh ! Ça va... Je suis pas... », mais le gars est déjà parti. Je rejoins mon salon exotique et m'effondre à nouveau dans le canapé, pipe au bec, la défonce s'infiltrant doucement. Cette pute de Mil se fait baiser par tout le monde... Bordel.

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