Saison 3 Chapitre 24

CHAPITRE 24

Après quelques allers-retours pour rallumer la pipe éteinte et pour lancer un nouveau foyer, je vois Mil et Kaver revenir. Les picots ont disparus de la « peau » du grand gsène et Mil s'est rhabillée. Ils viennent à ma rencontre : « Salut, Sal, me lance la gsène.
- Salut.
- Venez, Sal, je vais vous montrer un peu les locaux.
- Ouais. », on s'avance et arrivés dans un couloir ma pipe s'éteint : « Attendez-moi ici, je vais rallumer ma... », d'un coup le foyer rougit et j'en profite pour tirer fort. Kaver a un petit sourire à la con : « Tu m'as dit que tu pouvais pas foutre le feu.
- Pardon ?
- Tu m'as dit que tu pouvais pas mettre le putain de feu à des trucs.
- Ah ? J'ai dit ça ?
- Putain, ouais !
- Regardez, nous sommes dans les cuisines ! », derrière Kaver se trouve un grand espace avec deux masses dégueulasses s'activant au fond. Il ne me faut pas longtemps pour reconnaître mes anciens geôliers, Khil et Fhur : « Mademoiselle Mill, monsieur Mocco !, font-ils en cœur.
- Ah mais oui ! Vous connaissez nos deux amis ! », tout le groupe part dans un délire de politesses et de courbettes que j'essaye de respecter le moins possible. Ma pipe s'éteint et je tapote Kaver du coude, le légume évolué fout un coup de laser mental téléguidé au foyer et je m'avance dans la salle pour voir ce qu'il y a à manger. Les deux tas de merde me conseillent divers plats et je m'attarde sur un rôti gigantesque qu'ils m'assurent parfaitement adapté à ma condition. Les saveurs sont superbement mélangées, je les félicite et m'en envoie un autre morceau. Putain, je n'ai pas aussi bien mangé depuis des années... Si je refous une fraise dans ma bouche, je pense que je ne pourrais que la gerber. Savoir que quelque part il y a ce rôti m'empêchera de croquer dans ce fruit devenu, je dois me l'avouer, une malédiction. Kaver prend la parole : « Venez, j'ai d'autres choses à vous montrer.
- Je peux prendre un peu de rôti ?
- Nous allons manger dans peu de temps, les tablées sont mémorables ! Attendez et vous ne serez pas déçu. », on sort des cuisines et ma pipe se rallume automatiquement. Il est quand même gonflé de m'avoir menti sur son pouvoir de combustion spontanée, ce gars pourrait me faire cramer dans la seconde, il faut y penser. Une nouvelle porte s'ouvre et nous arrivons dans un endroit avec une lumière encore plus chaleureuse que celle de la pièce principale. Il y a tout un tas de gsènes que je n'ai jamais vu en compagnies d'un assortiment de machines m'étant tout aussi inconnues. Tous s'activent en rythme et je suis quasiment certain qu'ils sont responsables des bruits que j'entends. Il y a une cohérence dans ce son, il n'y a pas à de doute possible, en revanche je ne suis pas sûr d'être en présence d'une cohérence familière. Des notes changeant à l'agonie, des rythmes improbables, Kaver confirme mon soupçon : « Ils sont en train de jouer ! Je vous les présenterai après leur morceau. », Mil a le regard vide. Je m'approche pour comprendre un peu leurs instruments mais le légume me rattrape : « Attendez, Sal. Je vous montrerai tout à l'heure, j'ai autre chose qui pourrait vous intéresser.
- J'aimerais bien essayer la sorte de piano, là.
- Après, après. Ils sont occupés mais il y a quelque chose pour vous faire patienter.
- Non mais...
- Sal, venez. », il m'attire vers une petite bulle-atmosphère qui abrite un beau fauteuil rouge. Il me dit de m'y installer et d'attendre. Je rechigne une dernière fois mais décide de ne pas énerver le gars plus longtemps. L'assise est confortable et après quelques secondes je fais les gros yeux à Kaver : rien ne se passe. Il me rend mon regard et tout doucement un son remplace le silence. Rien d'harmonique, c'est un enregistrement d'ambiance, je reconnais le bruit des rails et des wagons d'un métro. En fermant les yeux, je pourrais me croire dans la rame. Il y a des conversations lointaines, le tressaut des portes, un métro croisant le notre, c'est fou de réalisme. Puis sur cette étrange atmosphère se dresse un son que je ne reconnais pas tout de suite, cette fois-ci, c'est bien une mélodie ! Ma main tremble et je reconnais une version instrumentale de I will survive. Mais... C'est un accordéon... C'est... Je reconnais l'interprétation grossière d'un rome mais l'excitation est trop forte et à l'arrivée du refrain, je ne peux que chanter. Kaver a l'air amusé. Arrivé au second couplet je commence à me poser des questions, pourquoi cette musique ? Pourquoi dans un métro ? Quand la musique s'arrête et que j'entends le rome demander de l'argent, je décide de sortir de la bulle-atmosphère : « Je peux pas écouter autre chose ? Un enregistrement un peu plus clean ?
- Clean ? Cette machine vous sonde et matérialise une pensée musicale. Elle ne peut répondre à des attentes énoncées, elle se contente d'apporter une...
- Non mais je m'en fous de tout ça. Est-ce que c'est possible d'entendre autre chose que cette merde ?
- Non, désolé. Les réglages ne permettent de donner qu'une réponse pour une personne mais nous cherchons le moyen d'augmenter sa capacité, il faut trouver un moyen de donner plusieurs réponses à la même question, ce n'est pas un travail facile. Généralement les gens en sont très satisfait.
- Ben, c'est juste que je pensais abriter autre chose qu'un morceau à la con joué par un clodo.
- Comme je le disais, cette machine génère normalement la pensée parfaite selon un individu, nous sommes désolé que ça n'ait pas fonctionné pour vous... Je vais en parler avec P...
- Ouais, ouais. Bon, je crois avoir assez patienté, je vais essayer le piano sans touche. », Kaver a l'air contrarié. Mais putain... Comment réagir autrement ? J'ai l'impression de découvrir que la pute que je viens de me payer est dépourvue de vagin : une demi-joie, pire que la tristesse. J'approche d'un gsène ayant une douzaine de bras de différentes tailles et jouant sur un bloc de pierre creusé et disposant d'un mécanisme projetant divers hologrammes sous les doigts de l'individu. A chaque fois qu'un des champignons fantomatiquement virtuels est frôlé, un son s'échappe du dos de la pierre : « Alors, ça marche comment ? Ya moyen de l'accorder ? Parce que là... Bon.
- Il ne vous entend pas, Sal !, balance Kaver.
- Pourquoi ?
- Il joue.
- Arrêtez de déconner... », je touche un des bras du gsène et sa tête se tourne violemment vers moi, il n'a qu'un œil et ce dernier prend le temps d'analyser de manière très saccadée tout mon corps. Puis le gars retourne à ses champignons musicaux : « Je vous l'avais dit, Sal. Laissez-le tranquille. », j'agrippe maintenant fermement le bras du pianiste : « Bon, tu me laisses jouer ou quoi ? », le bidule m'éjecte dans une descente de gamme vertigineuse. J'atterris à côté de Kaver et Mil qui me regardent d'un air désolé. Mon cul me fait souffrir mais c'est surtout ma fierté qui a pris. Certainement trop habitué à avoir un gros lézard de mon côté dans ce genre de situation, je cours vers le gsène dans l'intention de lui faire le plus mal possible mais quand, quelques pas avant l'impact, son œil se dirige vers moi d'un air dramatique, je décide de changer de cible et me lance sur un petit nain jouant d'un ensemble de percussions électroniques à l'aide de six baguettes différentes. Je renverse son set de tambours plats et donne un coup de pied dans la cymbale hologramme qui s'écrase à contre-temps d'une mélodie peut-être un peu trop riche : « Sal Mocco, vous allez trop loin ! Calmez-vous.
- Vous êtes vraiment de sales cons ! Pourquoi est-ce que je dois attendre des plombes ? Est-ce une forme de torture ?
- Mais... Pas du tout, Sal ! Apprenez à être patient !
- N'importe quoi ! », je fous un putain de crochet au nain et son nez explose en une giclée de liquide jaune dégueulasse. Il se met à pleurer et se recroqueville à mes pieds, j'en profite pour attraper deux de ses baguettes et joue un rythme binaire sur les trois percussions encore debout : « C'est pas difficile ! ». Kaver se met à trembler et sa voix gronde dans mon crâne : « Sal Mocco ! Vous êtes incontrôlable, je vous mets en zone de protection. Vous en sortirez plus tard ! ». La tête de Kaver grossit et deux filets visqueux noirs coulent respectivement depuis chacune de ses mains jusqu'au sol. On dirait du pétrole farineux mais quand la chose commence à composer une flaque, je comprends que je suis en face d'une des ombres me suivant depuis ma dernière rencontre avec l'Ordre. Les deux flaques formées finissent par se rejoindre formant un huit plein. La forme se déplace jusqu'à mes pieds et je suis englouti. Je me retrouve dans un espace vierge où l'air est frais et l'herbe bleue. Une grande terre plate portant un ciel jaune pâle avec pour seul point de repère ma présence. Je m'assois et quand j'approche la pipe de mon visage, celle-ci s'allume toute seule. En tirant sur le foyer weedeux : « Combien de temps, Kaver ? », aucune réponse. C'est vrai que je suis allé un peu loin, je n'aurais pas dû démolir le nain batteur... Mais bordel, me laisser de côté, spectateur frustré, sans comprendre ma détresse... Ce n'est pas digne d'un hôte télépathe. J'ai fait ce que tout Terrien aurait fait. Le vent fait rougir le bout de la pipe et me vient mollement à l'esprit la relation entre les ombres et la si respectée tête de l'Ordre. Le lien ne me surprend que peu mais je ne comprend tout de même pas l'intérêt que cela représentait pour Kaver. Son emprise sur ce monde semble totale pourquoi est-ce qu'il s'emmerde à... « Il y a des règles, Sal !, la voix du gsène vient tout droit du ciel.
- Un peu théâtral, non ?
- C'est le moyen le plus simple mais si cela à une importance pour vous...
- Non, non, ça va.
- Très bien.
- Combien de temps je vais rester là ?
- Le temps... Oh, vous...
- Non mais... Bon, vous avez compris ce que je voulais dire, dîtes moi juste si ce sera long ou pas.
- Pour vous, non. J'ai bien compris que la patience n'était pas ce qui vous caractérisait le mieux, il rigole, ce sera bientôt terminé. Vous allez vous réveiller dans une salle qui vous sera... », puis la voix s'arrête. J'essaye d'appeler, de crier, de frapper le sol mais aucune réponse. Je suis coupé de la réalité. Je marche puis m'arrête, rien ne semble changer. Le ciel est toujours jaune, l'herbe toujours bleue. Comme un rêve mal construit, j'aligne des pensées qui font de temps en temps apparaître Mil ou Paco au loin. Ils finissent par disparaître sans qu'aucune parole ne puisse être échangée. Il me suffit de penser à de la weed pour que ma pipe se remplisse mais ça ne suffit pas, le temps est trop long, rien ne se passe. Et je commence à croire que ma punition vient à peine de débuter. J'entreprends naïvement une marche vers une des infinités s'offrant à moi et ne sentant aucune fatigue, je décide de courir. Je n'ai aucun problème de respiration et je finis par atteindre des vitesses inexplicables, je ne vois même plus mes jambes bouger et l'herbe bleue défile sous moi comme une bouillie végétale. Je rejoins le ciel et me perd. Très vite, l'idée d'un haut et d'un bas s'estompe. Quand autour de moi ne reste qu'un jaune uni, je porte à ma bouche quelques vapeurs mais aucune belle pensée ne me vient : « Kaver ! Sors moi de là ! J'ai compris. », compris que je te planterai une fourchette dans le bide à la moindre occasion... Non ! Pourquoi est-ce que je pense ça ? Non... : « Non, non. Sors moi de là !
- Sal ?, je ne reconnais pas tout de suite cette voix, Sal ? C'est Mil.
- Oui ! Oui ! Je suis là !
- Bon, je vais te faire sortir, surtout reste calme, ce n'est pas facile pour moi, c'est une première.
- Bordel mais où est Kaver ?
- On a pas le temps, fais ce que je dis, calme-toi.
- Ça marche. », je tire une grosse latte et attend mon sort. Le jaune devient noir et je commence à sentir une gravité familière. Je me retrouve allongé sur un lit, Mil est à côté : « Bordel, qu'est-ce qu'il se passe ?
- Nous sommes attaqués. Kaver m'a demandé de m'occuper de toi, ma chambre est à côté de...
- Quoi ? Attaqués par qui ? Pourquoi est-ce qu'on reste là ?
- Ils sont déjà dans le couloir, je crois, il n'y avait aucune chance pour qu'on rejoigne la navette de secours à temps, c'est pour ça que Kaver m'a demandé...
- Mais par qui est-ce qu'on est...
- Le gouvernement, évidemment. Ils nous ont sûrement suivi, ils savaient qu'on allait les retrouver.
- Putain de merde, je comprends rien.
- Le gouvernement devait nous surveiller, ils savaient qu'on était derrière l'Ordre ou que l'Ordre était derrière nous... Peu importe. Il devait savoir que Kaver ferait tout pour nous rencontrer.
- Qu'est-ce que... Mouais, je sais pas.
- Des gsènes qui cherchent à rencontrer l'Ordre arrivent toujours à leur fin, c'est ce que Kaver dit et le gouvernement le savait peut-être.
- Vous avez beaucoup parlé avec Kaver, on dirait.
- Oui.
- Et pas que parlé... », un morceau de mur juste derrière Mil disparaît doucement et trois lézards en armure et armés font irruption. Je lève directement mes mains en l'air mais les gars sont trop chauds : « A terre ! A terre ! Sinon on vous grille ! », on s'exécute en suivant toutes leurs indications puis l'un gueule : « On les grille ?
- Non, on va demander au...
- Arrête, on les grille et c'est bon. Personne ne saura rien, t'as vu ce qu'ils ont fait à...
- On travaille pour le gouvernement, le coupé-je.
- On t'a jamais dit qu'il fallait pas couper la parole au lézard qui avait le plus gros pétard, le gsène ?
- On travaille pour le gouvernement, c'est vrai. Contactez Menthe, elle vous le confirmera.
- J'en ai rien à foutre, le gsène ! Tu m'entends ? Ici, y a pas de Menthe, y a que moi.
- Je suis Sal Mocco !
- Ah mais ! Tu es...
- Sal Mocco, ouais !
- Sal... Mocco..., il a l'air embêté mais fasciné, Sal... Mocco... Jamais entendu parler.
- Super drôle... Appelez Menthe, vous êtes en train de faire une connerie. », un gars avec une armure encore plus brillante que les autres finit par entrer dans la pièce : « C'est Sal Mocco et Mil Abb, on les embarque. Ils les veulent vivants ces deux là.
- Oui, monsieur. Est-ce qu'on les attache ?
- Pas besoin, vous n'allez pas vous enfuir, hein ?, le haut gradé nous lance un petit regard.
- Non, monsieur.
- Non... », en sortant de la chambre, j'adresse un petit clin d’œil au gars qui voulait nous griller. On se retrouve dans la grande salle et je vois qu'il y a eu de la casse, certaines bulles-atmosphères ont été détruite, la grosse lampe est éteinte, remplacée par huit spots bleus, l'ambiance est tout de suite plus Valmérienne. Je retrouve une canalisation brûlante et rallume ma pipe. Un des lézards m'ayant vu à l’œuvre : « Bon retour à la civilisation, me dit-il en me tendant un briquet.
- Ouais. ».

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire