Saison 3 Chapitre 11

CHAPITRE 11

En me réveillant je m'aperçois qu'il fait encore nuit dehors. Je ne dois pas avoir dormi très longtemps et Paco semble toujours être au bordel : aucune trace de sa présence ici. Après un joint fumé, je sors du vaisseau et vais voir ce qu'il se passe, le lézard à bite d'acier n'arrive pas à s'arrêter, merde. En empruntant la porte, le passage du bleu au vert me surprend encore, je me dirige vers la Valmérienne de l'accueil : « Salut, vous savez où en est Paco ?
- Bonsoir, votre ami devrait bientôt sortir, il arrive à la fin de son temps permis.
- Ah, d'accord, je vais l'attendre ici.
- Très bien. Avez-vous été satisfait par nos services ?
- Ouais.
- Pourriez-vous signer notre livre d'or ?
- Euh, oui, pourquoi pas. », elle me tend le bouquin et en parcourant les pages je me rend compte qu'évidemment tout est écrit en Valmérien et que je ne pourrais jamais articuler assez de mots pour développer un texte qui dépasse le stade du pathétique : « Je ne sais pas écrire en Valmérien.
- Pas de problème, vous pouvez me le dicter et je demanderai simplement votre signature.
- D'accord. Attendez un peu – elle me sourit en attendant –, alors c'est quoi le nom du bordel, déjà ?
- Secteur treize.
- Ah, pas très poétique. Bon, vous êtes prête ?
- Oui, bien sûr.
- Le secteur treize fut le premier à m'accueillir après des années de ténèbres, je remercie tout le personnel et plus particulièrement Goffer m'ayant permis d'oublier pendant une nuit les préoccupations liées à ma profession. », elle me remercie et je gribouille quelque chose en dessous de ses propres gribouillis. J'essaye d'être pro pour ce genre de chose, l'image des bureaux Mocco en dépend. Après quelques minutes accoudé au comptoir de l'accueil, je vois enfin arrivé Paco : « Hé ben, t'as pris ton temps.
- Ouais, c'était chouette. T'as bien aimé Goffer ?
- Elle était cool.
- Elles sont douces à cet âge-là.
- Ah ?
- Ouais, c'est pour ça que je t'ai amené ici, c'est un des seuls endroits qui proposent ça sur la première planète.
- Qui propose quoi ?
- Ben... », Paco fait une drôle de tête, il me jauge puis me dit qu'on ferait mieux d'y aller : « Aller où ? On a rien à faire.
- Tu veux pas qu'on bouge ?
- Si, ouais, mais pourquoi tu parlais de son âge ?
- Pour rien, laisse tomber.
- Non mais dis moi, elle était jeune, c'est ça que tu veux dire ?
- Euh... Ouais.
- Pourquoi tu joues le mystère ? Je m'en fous qu'elle soit jeune. Je suis pas vieux non plus.
- Ouais, ouais, pardon. », on sort du bâtiment. Pourquoi Paco a réagit comme ça... ? C'est louche : « Elle était jeune comment Goffer ?
- On s'en fout.
- Dis-moi, putain.
- Assez jeune. », les gamins Valmériens ne sont pas légion, si jamais une lézarde tombe en cloque, il faut encore qu'elle obtienne les documents nécessaires pour être autorisée à garder le morveux. Mais peu prennent le temps de faire ce genre de démarche : un nouvel individu dans une famille type Valmérienne est souvent vécu comme une catastrophe. Les reptiles sont tous ric-rac, une merde dans le budget et tout le monde s'affole. Le déménagement vers la seconde planète ne tarde pas à suivre les fous qui tentent l'expérience. Arrivés là-bas, ils sont en revanche poussés à peupler le gros caillou rouge ; les mioches naissent avec une frontale sur le front et bam dans les mines à binolium. Goffer serait donc une gamine mais je n'arrive pas à savoir si j'ai tapé dans le sale ou dans le cocasse : « Elle est jeune comment ?
- Je sais pas quoi te dire, elle est jeune.
- Ouais mais... Si ça n'avait pas été une pute, elle aurait déjà baisé avec quelqu'un ?
- Peut-être, je sais pas.
- Putain, tu m'aides pas.
- Je sais pas quoi te dire.
- Pourquoi t'as fait ça d'ailleurs ? Pourquoi une gamine ?
- Elles sont moins agressives pour la peau, en bas.
- Ah ?
- Ouais, les écailles ne sont pas encore complètement dures.
- Mais putain, quel âge elle avait ? Elle m'avait quand même l'air mûre.
- Non mais ça va, pense plus à ça. », en arrivant dans le vaisseau je vois une lumière clignoter sur le moniteur, nous avons un message. Paco s'installe dans un canapé et je lance la vidéo. Mil Abb apparaît à l'écran, ses yeux noirs secrètent un liquide bleu plus clair que celui de sa peau, elle n'a pas l'air en forme : « Venez vite ! Ils essayent de rentrer dans l'appartement, je crois que c'est lié à Phil. Vite ! Ils sont... », on voit ensuite Mil sortir du champ, la séquence se termine après quelques cris. Paco se lève rapidement, pris d'une douce panique, il me dit de bouger mon cul. On prend de l'altitude et je ne fais plus attention aux limitations de vitesse. Par trois fois, on manque de se prendre un connard avançant au ralenti. Mil n'habite pas très loin mais la circulation est un calvaire par ici, j'espère qu'aucune patrouille ne traîne sur notre route. Je sors enfin du réseau central et cherche un endroit pour me poser, Paco n'attend pas, dès qu'il voit le bâtiment de Mil, il se précipite vers le sas et effectue un saut d'une trentaine de mètres. Il se fond dans le béton, laisse sur le mur une gluante tâche protoplasmique et va terrifier l'intérieur de la bâtisse. Après avoir posé le vaisseau un peu plus loin, je me dirige à mon tour vers l'immeuble. Je ne cours pas, de toutes les manières cela ne servirait à rien. Le soleil est maintenant levé, le rouge a remplacé le bleu, j'allume un joint et vérifie le réglage de mon arme. La porte du hall est ouverte, personne dans l'entrée. L'ascenseur me porte jusqu'à l'étage du drame : Paco se retourne vers moi quand je pénètre dans la pièce : « Y a rien. », Mil ne semble pas s'être laissée faire, il y a beaucoup de casse. Paco, frustré : « On fait quoi ?
- Je sais pas, faudrait peut-être voir s'il y a des pistes – Paco s'allume un joint.
- Ouais, ça c'est ton rayon. Je vais retourner au vaisseau.
- Attends, j'aurais peut-être besoin de toi, les gars vont peut-être revenir ici.
- Non, je pense pas. J'en ai marre de cette gsène, son affaire sent la merde. Son petit copain disparaît, maintenant c'est elle. J'en ai marre. On a du fric, pourquoi on laisse pas tomber ?
- T'es un vrai connard.
- Arrête, c'est vrai ce que je dis.
- On a rien d'autre à faire et cette fille va peut-être crever, je vois pas pourquoi tu joues les putes.
- C'est facile de dire ça, tu restes dans le vaisseau quand il s'agit de bastonner.
- Putain, qu'est-ce que tu me fais là ?
- T'es chiant.
- Toi, t'es une putain de pute, voilà ce que t'es.
- Arrête.
- Tu sautes en vol d'un putain de vaisseau et maintenant t'abandonnes ?
- Il y avait encore un peu d'espoir, maintenant c'est terminé.
- T'es un sale con. », je m'approche de lui et gifle son pétard qui tombe à terre. Paco le ramasse et je le gifle à nouveau : « Arrête, Sal. « 
- Non. », après une troisième gifle, Paco me bouscule et je vole à travers la pièce. La rage me fait saisir mon arme. Je la pointe vers le lézard : « T'es une sale pute, Paco.
- Arrête tes conneries, Sal.
- Je pourrais te niquer, juste là, comme ça. », Paco n'apprécie pas la situation, il tire une gueule pas possible, j'ai l'impression qu'il va chialer. Soudain, il bondit et fracasse une des fenêtres. Je me lève rapidement et vais voir où ce con est passé : il descend de l'immeuble accroché aux tuyaux de ventilation et cours vers le vaisseau. Putain, il va se casser avec, j'en suis sûr. Heureusement, il me reste quelques pétards dans la poche. Un air chaud s'engouffre rapidement par le trou béant que Paco vient de créer. En attrapant quelques babioles posées au sol, je me rends compte que je ne cherche qu'à moitié les potentiels indices, Mil est peut-être en danger mais je n'arrive pas à oublier que ce putain de lézard est aux commandes du bureau Mocco. Et s'il l'explosait ? Quel malheur. Après avoir passé assez de temps dans l'appartement pour avoir l'illusion d'être un bon gars, je me décide à me casser de là. La porte d'entrée de l'immeuble est toujours ouverte, j'allume un joint avant de m'aventurer sous le soleil rouge. J'avance vers le parking pour vérifier si Paco s'est bien tiré avec la maison, la confirmation de mes craintes se matérialise par une vive contraction de mon intestin. Qu'est-ce que je fais ? Je suis en plein milieu des quartiers riches, il n'y a rien à faire ici... Je décide de rejoindre un endroit un peu plus populaire, histoire de boire quelque chose ; le temps est à la méditation. Après plusieurs minutes de marche, j'arrive enfin à un point de récolte. Il s'agit d'une sorte d'abri circulaire traversé par une route. De chaque côté plusieurs bancs, ainsi que des panneaux remplis d'inscriptions Valmériennes ; le réseau routier de transport en commun n'est plus très utilisé, il s'agit d'une des installations oubliées par le gouvernement dans sa course au développement. Tout cela ne coûte pas trop cher et arrivé au bilan financier de l'année, la ligne où doit être inscrit T.P.V. n'affole pas assez pour susciter plus d'intérêt que celle du nettoyage du palais. Bref, ce moyen de transport est un vestige – classé bizarrerie Valmérienne... Il reste quand même quelques gars, dans les quartiers les plus crades, qui se déplacent avec. C'est gratuit et sa bouge alors... Mais ici, il n'y a pas un chat et je commence même à me demander si le conducteur ne va tout simplement pas omettre ce point-ci. Je suis assis sur un banc et contemple l'endroit. Toute la structure est faite en un assemblage de pierres grisâtres parsemées de grains, je me demande si ce n'est tout simplement pas du granite. Les blocs semblent identiques sur tout l'édifice : des dalles de la taille d'un paillasson épais de quelques dizaines de centimètres. Le toit est un disque parfait, les dalles en périphéries ont été taillé de la plus belle des manières ; il y a dix-sept colonnes pour le supporter. Ces dernières présentent quelques imperfections, on sent le travail du vivant sur cette roche. Après de longues minutes à caresser mon banc de granite, je suis pris d'un rire nerveux. J'ai l'impression d'être un homme des cavernes, fasciné par un trottoir alors qu'un avion décolle un peu plus loin. Toutes ces choses mouvantes autour de lui ne seraient que sorcelleries : on s'y habitue sans vouloir comprendre. En revanche, un travail dont on peut saisir le fond et imaginer l'histoire ne prend pas la même place dans l'esprit. Je crois bien être en présence de la chose m'ayant le plus touché sur cette planète, un arrêt de bus en granite. Un gros véhicule approche sans aucun bruit, c'est un monstrueux camion, il doit avoir une vingtaine de roues, la cabine du chauffeur est complètement isolée et je comprends que ma place est à l'arrière, dans cette énorme remorque vitrée. Une des portes coulisse et je pénètre dans l'engin. Plusieurs lézards sont assis au sol, il n'y a aucun autre moyen d'être à l'aise ici, encore une des bizarreries Valmériennes. Ils peuvent construire un superbe édifice pour attendre le bus mais oublier de mettre quelques sièges dans ce dernier. Je me cale dans un coin et m'allume un joint. Le trajet est affreusement long, l'air est aussi désagréable qu'à l'extérieur, de plus une odeur que je soupçonne être celle de pisse Valmérienne imprègne l'endroit. Un lézard un peu louche vient me checker, il a une bouteille de liqueur verte à la main : « Hé le gsène !
- Quoi ?
- Qu'est-ce que tu fous là ?
- Ben, et toi, qu'est-ce que tu fous là ?
- J'habite ici, regarde, il me montre un bout de tissu un peu plus loin puis continue, et toi avec ta jolie gueule jaune, pourquoi t'es là ?
- J'visite.
- Tu viens voir la misère ?
- Non, je visite.
- C'est pas génial comme endroit, hein ?
- C'est mieux qu'une mine, j'imagine.
- Tout juste, le gsène, c'est mieux qu'une mine. T'en veux ? », je refuse poliment la bouteille qu'il me propose. Il ne porte qu'un short taché et je vois que les écailles de son torse sont en mauvaise état, comme oxydées par la merde qu'il doit s'enfiler toute la journée : « Tu veux pas me dire pourquoi t'es là, alors ?
- Je te l'ai dit, je visite.
- Ah. Bon, qu'est-ce que tu fumes ? », je lui tends le joint, il en tire une latte et me dit que ça un goût de merde : « Tu sais, le gsène, tu devrais faire attention. Les gens ici, ils sont un peu agressifs, moi, ça va mais... Des fois, tu croises de sacrés personnages. Les vendeurs de liqueurs trafiquées, ils aiment pas trop les nouvelles têtes.
- Merci du conseil mais de toutes les manières, je descends ici.
- A la prochaine, alors. », les portes s'ouvrent et je me retrouve dans un coin familier. Il y a un bar que je connais bien, il sera parfait pour réfléchir à la suite des événements. Le soleil rouge est encore assez haut quand je pénètre dans la salle. Je m'installe au comptoir et demande une liqueur jaune de bonne qualité, coupée à l'eau.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire