Saison 3 Chapitre 20

CHAPITRE 20

Paco utilise les mots « horrible » et « condamné » dans la même phrase en parlant du vaisseau. C'est vrai qu'il ne repartira pas de si tôt mais... Peut-être qu'avec un peu de bonne volonté : « Arrête, Paco. Je suis sûr qu'on pourra le retaper.
- Sal... Tu n'es pas allé voir l'arrière, c'est un massacre.
- Tant que ça ?
- Va voir ! Et puis comment on va faire maintenant ? On ne pourra jamais retrouver l'Ordre...
- Putain... J'en sais rien ! Qu'est-ce que tu veux que je te dise ?
- On est coincé ici, voilà.
- Tu ne peux rien bidouiller pour refaire décoller le truc ?
- Même si je pouvais, ça prendrait un temps fou.
- Tu peux ou tu peux pas ?
- Sal, on s'en fout ! On est coincé ici pour longtemps, c'est tout ce que je peux te dire. », j'allume un joint et menace Paco avec : « Faut bien trouver quelque chose. On va pas lancer une putain de fusée de détresse. On va pas se faire récupérer par une putain de patrouille. On va pas tout lâcher maintenant... Putain. J'vais prendre l'air. », j'embarque le joint et ouvre le sas d'entrée. Le soleil rouge rend le paysage merveilleux, on dirait une jungle terrienne, peut-être les arbres sont ils plus petits. J'avance sur la terre molle, humide et me dirige vers l'arrière du vaisseau. Paco ne fera jamais décoller cette carcasse, un des réacteurs a tout simplement disparu et on devine une partie de la soute par une brèche carbonisée de trois mètres de long découpant cinq couches de ferrailles. Putain... C'est moche. Mon vaisseau est complètement bousillé. Que va t-on devenir ? Je m'éloigne du carnage et m'enfonce un peu dans la forêt. L'endroit m'est familier, je ne suis pas expert en flore mais les plantes que je vois pourraient très bien appartenir à la photo d'une expédition au cœur de la jungle amazonienne. Les feuilles que je vois là sont certainement celles cueillies pour la première planète... Comment se fait-il que chacune d'elles me fasse gerber ? Ils doivent mal s'y prendre, il y a un choix indécent, je suis sûr qu'il y a, parmi tout ça, un machin correct. Ce sera l'occasion de trouver, je vais apparemment avoir du temps libre. Je termine mon joint assis sur d'immenses racines apparentes. Machinalement, je sors de la poche pectorale de ma chemise à fleur tous mes ustensiles : mon très gros pochon de weed, une des feuilles bricolées et un briquet à binolium. Je roule un joint en forme d'allumette, lèche la feuille et fignole l'engin avant de l'allumer. L'air est merveilleusement pur ici, correctement chargé en oxygène... Merde, je ne vois plus le vaisseau, je connais à peu près la direction mais il ne faudra pas s'éloigner plus. Je marque le soleil d'une main et tend l'autre vers l'endroit supposé représenter le vaisseau : « Mouais, ça doit être ça ». Mil apparaît entre deux buissons, j'abandonne mon analyse et la salue rapidement. Elle ne porte plus de robe mais un pantalon moulant vert fluo et une sorte de débardeur ample qui me laisse quand même deviner la pointe de ses nichons. Je ne sais pas où elle a pu trouver ces fringues, peut-être au centre commercial de la première planète ; ça ne lui va pas mal. Elle s'assoit à côté de moi : « Ça va ?
- Ouais, ouais. Il fait quoi Paco ?
- Il essaye d'isoler la partie endommagée du vaisseau.
- Ah...
- Et de modifier le régime des...
- Ouais, ouais. Ben, c'est bien.
- Tu veux faire quoi, Sal ?
- Je pensais trouver des plantes comestibles.
- Oui... Mais pour l'Ordre ?
- A quoi bon ? Tout nous revient dans la gueule méchamment. J'en ai marre.
- Tu veux abandonner ?
- On a plus de vaisseau, on ne sait pas où ils sont, on ne sait même pas s'ils sont vraiment sur cette planète...
- Ce n'est pas ce que tu disais.
- Ben, je me trompais peut-être.
- Ils sont ici, Sal. Je le sais. Regarde moi. », ses yeux sont comme deux grosses boules noires et ma tête commence à se vider. Ça doit être ce que vivent les mâles mante religieuse avant de se faire bouffer la gueule à coups de mandibules : « Regarde moi, Sal, continue t-elle.
- Ouais...
- Ça va aller, essaye de voir plus loin. On va trouver une solution, on ne restera pas ici. », derrière Mil à une dizaine de mètres de notre racine, une ombre commence à se dessiner au sol. Elle n'a aucune raison d'être et commence à grossir, prendre du volume. Quand elle dépasse la taille d'un gros camion, je ne peux laisser échapper qu'un cris d'horreur : « Sal ?
- Regarde ce machin ! », l'ombre a pris la forme d'une monstruosité velue et n'a d'ailleurs plus d'ombre que la noirceur de son être : les couleurs ont pris d'assaut le corps, les yeux, les griffes. C'est un quadrupède de cinq mètres de haut et d'une trentaine de mètres de long. Sa mâchoire est gigantesque, on devine des dents saillantes et bien trop nombreuses. Ses muscles sont tendus, sa haine explicite. Son pelage hirsute tire sur le bleu nuit. Ses yeux, de chaque côté de son immense crâne, ressortent et opèrent de très rapides rotations d'ampleurs déraisonnables. Peut-être certains les compareraient-ils avec ceux d'un caméléon... Ceux-là n'auraient pas encore pris la peine de regarder la course des régulières larmes coulant le long du visage de la bête. Ces dernières s'écrasent en une fumée bleue, impossible de compatir. Quand un violent jet de ces mêmes larmes est propulsé de son œil droit vers un arbre, je comprends que notre ami n'aime pas mâcher ses proies. Je regarde le ciel : « Mais pourquoi des dents pointues, alors ? ». Mil, qui s'est retournée, se met à trembler, il ne s'agit donc pas d'hallucinations... Elle pose sa main sur ma cuisse et me murmure de ne pas bouger. Mon flingue, putain... Je me revois me dessaper, enlever ma ceinture avec le truc accroché dessus. Bordel, il doit encore être par terre dans la salle des machines, quel con. Pourquoi est-ce que je ne l'ai pas pris avec moi. Ce machin aurait fini au bout de mon bâton grillant doucement au-dessus du feu de camp. La bestiole n'est pas vraiment face à nous mais il serait étrange que ses deux tours de contrôle suintantes ne nous aient pas repéré. Je vois un trou dans le tronc de l'arbre dont les racines nous servent de repose-cul, il pourrait nous servir d'abris. Mais cela paraît tout de même futile quand on voit ce qu'est devenu celui d'à côté : un tas de boue glougloutant. On reste là comme des cons, le machin ne bouge pas non plus, quelques fois un petit jet sort d'un de ses orbites – réflexe non contrôlé, et s'écrase un peu plus loin sur la terre. Mil est complètement immobile, je ne sais pas comment elle arrive à faire ça, de mon côté, je fais de mon mieux mais il est clair que je ne gagnerai aucun concours avec cette performance. Le monstre finit par se retourner et à tout doucement s'éloigner. La chose n'est pas encore sortie de notre champs de vision et je vois trois formes tomber du ciel à la vitesse de prédateurs. Ils arrivent en même temps au sol et je reconnais trois lézards bites à l'air. Il se dressent entre nous et le monstre qui, intrigué, a balancé ses orbites dans son dos : « Putain mais non, il partait, les gars ! ». Soudain, une immense masse passe au-dessus de nous, suivie par quatre autres venant des côtés, il y avait cinq autres de ces machins autour de nous : « On était encerclés, bordel. J'avais rien vu. », Mil ne répond pas et c'est vrai que le spectacle peut laisser sans voix. Il y a six monstres enragés devant nous voulant se la donner. Les trois autres monstres, plus sympathiques car plus familiers, se sont mis dos à dos et poussent des cris sauvages, leurs têtes palpitent comme jamais : « Mil, on se casse ou quoi ?
- Ne bouge pas, Sal. ». Les lézards me semblent mal partis mais tous restent là se jaugeant : « Mil, t'es sûre ? Ça va être moche.
- Regarde. », des jets ont commencé à fuser, les lézards sautent, cognent, mordent, griffent. J'ai l'impression qu'ils sont encore plus rapides que Paco et certainement plus dangereux. Voilà donc à quoi ces dinosaures des sociétés libres ressemblent. Bien qu'on reconnaisse tout de suite le style Valmérien, ils sont pourtant loin d'agir de la même façon. Leurs corps sont secs, puissants, des putains de sauvages. Les monstres touffus terminent rapidement au sol, pas de grosses blessures apparentes mais certainement des points vitaux massacrés. Les cadavres répandent des flaques de larmes acides qui finissent par attaquer leurs propres maîtres ; étrange : « Bon, Mil, on bouge ou quoi ? », les trois gus des sociétés libres avancent vers nous, je ramasse ma weed, mes feuilles et mon briquet et les range dans ma poche pectorale. Je me lève doucement mais les gars sont déjà là : « Ah... Euh... Merci et bravo. On va y aller. Désolé. Merci.
- Qu'est-ce que vous faites là ?, demande l'un des trois.
- Nous nous sommes écrasés un peu plus loin, répond Mil.
- Ouais mais on va y aller, vous inquiétez pas – le mec me regarde bizarrement et continue en s'adressant à Mil.
- Vous allez venir avec nous. C'est Gareth qui décidera.
- Non mais on va y aller, on vous dit.
- Sal, ils ne comprennent pas ce que tu dis. Ils n'ont pas de traducteur.
- Quoi ?
- Qu'est-ce que ton ami raconte ?
- Il est effrayé, nous vous suivons.
- Mil, bordel !
- Venez, ne traînons pas. », les trois partent devant et Mil les suit. Je me sens coincé et décide de n'énerver personne. Je rattrape le groupe : « Putain, Mil, qu'est-ce que tu fais ? Ils vont nous bouffer !
- Si tu veux leur adresser un message, je peux leur traduire mais je ne pense pas qu'ils prennent bien ta demande.
- Et puis comment ils te comprennent s'ils n'ont pas de traducteur ?
- Je n'ai pas de traducteur moi non plus.
- Ah... Mais tu...
- Je comprend bien les gens, si je peux le dire comme ça.
- Tu... Comprends bien ?
- Ce n'est pas vraiment explicable mais je n'ai pas de dialecte propre. C'est comme si je comprenais ce que les gens veulent. Et en retour, je peux aussi leur faire comprendre.
- Ouais... Et Paco ? Il va rien capter lui par contre.
- Ça va bien se passer Sal.
- Ouais, on verra quand tu « comprendras » qu'ils veulent te bouffer. », nous traversons la jungle et la marche dure une éternité. Les lézards sont sur les nerfs et trouvent que je suis trop gros. Au bout d'un moment, l'un d'eux craque et me prend sur son dos. Mil se retrouve, elle aussi, sur une monture et les gars commencent à tracer. Le soleil rouge faiblit, les ombres s'allongent. Devant nous à quelques dizaines de mètres, le lézard libre de toute charge sert d'éclaireur. Quelques fois, il fait de rapides signes à ses deux potes et on change de direction dans la seconde. Une nouvelle fois je laisse Paco dans le doute et l'inquiétude, je me demande ce qu'il va trafiquer, peut-être partira t-il à notre recherche, il risque fort de se perdre dans toute cette merde. Au moins, il a de la bouffe et de la weed. D'ailleurs, la mienne – de weed – est inspectée fréquemment. Cette course rapide pourrait bien la faire sortir de la poche et je suis certain que personne ne voudra s'arrêter pour la récupérer. Toutes les dix secondes, je palpe mon torse pour vérifier que la boursouflure est toujours présente. Quand le soleil termine pour de bon sa journée, nous nous retrouvons dans la plus pure des obscurités. Les pas des reptiles sont étouffés, j'ai l'impression de faire plus de bruit avec ma respiration saccadée que tout le groupe réuni. Ces dinosaures sont impressionnants. Juste au moment où je termine de mettre au point un plan solide pour rouler un joint, la course s'arrête. Mon moyen de locomotion : « Venez, nous y sommes.
- Je vois rien.
- C'est un peu plus loin. », on passe quelques feuillages denses et tombons sur une sorte de clairière. Il doit y avoir une cinquantaine de cabanes finement construites, toutes sont organisées autour d'une construction en pierre de la taille de deux ou trois habitations classiques. Du centre se développent donc six rayons indiqués par des torches brûlant d'un drôle de rose. De chaque côté de ces couloirs les maisons se répartissent plus ou moins régulièrement. Nous sommes en hauteur par rapport au village et une sorte d'escalier permet de rejoindre un des six axes. Les trois lézards dont la tête palpite toujours un peu nous conduisent au centre, Mil a l'air calme : « Mil, on fait quoi, bordel ?
- Nous allons rencontrer Gareth, c'est le chef de ce groupement.
- Ouais, ça me rassure pas vraiment.
- Tu n'as rien de... Enfin... Tu as pris quelque chose avec toi ?
- Comment ça ?
- S'ils trouvent des appareils savants sur toi, il va falloir t'en débarrasser.
- Putain, non. Attends – je touche mes poches – non, non, ça va. Bon, j'ai mon... », un des Valmériens nous fait signe de fermer notre gueule. Nous arrivons au centre, devant le bâtiment principal. Il y a une entrée sans porte, la bâtisse est recouverte de bas-reliefs, on dirait que le tout a été fait dans la même roche, ça donnerait presque le vertige. En entrant, nous retrouvons les mêmes torches roses, la flamme est très complexe passant d'un violet profond au foyer à un rose vif aux extrémités. Un peu plus loin sur une chaise de pierre, trône un gros lézard, la disposition de la pièce et les regards convergents me permettent de faire un lien direct avec Gareth. On nous installe devant lui , le mec est gras, rien à voir avec nos amis de tout à l'heure. Comme un connard de touriste protégé par la complexité et la beauté de sa langue maternelle, je me permets de lâcher : « Société libre mon cul », Gareth me regarde tendrement : « Alors, alors... ».

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